L’adjoint au maire de Calais : «Je déplore l’absence totale d’implication de Bruxelles»

Des migrants se promènent dans la Jungle de Calais Source: Reuters
Des migrants se promènent dans la Jungle de Calais

Ce n’est pas en donnant de l’argent à la Turquie, au Royaume-Uni, à la France qu’on peut résoudre la crise des réfugiés, estime l’adjoint au maire de Calais Philippe Mignonet.

RT France : Est-ce que l’évacuation partielle de la Jungle a soulagé la ville ?

Philippe Mignonet : Les chiffres officiels disent qu’il y a près de 3 000 migrants : une évacuation partielle a commencé. Je suis toujours très suspicieux quant à des annonces ou à des chiffres, parce que, effectivement, en ce moment c’est l’hiver et qu’une grande partie des migrants a très certainement préféré se mettre à l’abri, au chaud. Mais qu’en sera-t-il dans un mois et demi, dans deux mois, quand le printemps sera arrivé et qu’il fera meilleur ? N’allons-nous pas revoir des vagues de migrants arriver en Europe et donc, à Calais, qui est un point de passage ? Nous avons à la fois l’avantage et le désavantage énormes d’être en face du point le plus court pour rallier le Royaume-Uni.

Il y a cette image de la ville de Calais qui donne l’impression d’être assiégé en permanence

Calais n’est pas la destination finale. C’est bien un point de passage, on le sait tous. Quand nous interrogeons les migrants, il est très difficile de leur faire demander l’asile en France. Pour beaucoup ils disent : «Oui, je vais le demander.» Certains demandent l’asile, mais pour avoir un document qui leur permet, en cas de contrôle, de pouvoir continuer de circuler sans être expulsés. Et en fin de compte, ils cherchent quand même à passer vers le Royaume-Uni. C’est donc une situation qui est très pesante pour nous, parce qu’elle détruit l’image de la ville. Nous, les élus locaux, nous faisons tout ce que nous pouvons pour développer la ville, nous avons un chômage qui est structurel et culturel et nous travaillons sur ces deux sujets. Nous avons des projets de développement économique importants : un parc d’attraction à 300 millions d’euros, avec des investisseurs privés ; un parc logistique qui sera le plus grand parc au nord de Paris. Et tous ces projets sont retardés, parce qu’il y a cette image de la ville de Calais qui donne l’impression d’être assiégé en permanence. Tous les médias qui sont venus à Calais ont pu remarquer que les heurts, les bagarres de migrants ne se déroulaient jamais dans le centre-ville. Cela se passe toujours à proximité du port, à proximité du tunnel, mais je ne vous apprendrai pas comment on peut monter des images et faire croire que tout se déroule en centre-ville, ce qui n’est pas le cas.

RT France : Mais pourtant beaucoupde Calaisiens disent ouvertement qu’ils ne se sentent plus chez eux, qui ont peur de sortir de chez eux…

Philippe Mignonet  : Il y a deux aspects. Il y a d’abord un phénomène de ras-le-bol. Les Calaisiens sont saturés des images qu’on leur montre de leur propre ville. Et puis, il y a aussi une manipulation de la part de certains groupuscules politiques, apparentés à l’extrême droite, qui utilisent la peur de l’autre, comme tous les extrêmes en général, et font penser qu’il y a des personnes qui sont agressées tous les jours. Je suis adjoint au maire, en charge de la sécurité. Je me promène partout dans la ville, à pied, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, je vais dans tous les endroits de la ville et je n’ai jamais été agressé. Les migrants peuvent parfois, comme on dit, avoir bon dos. On peut leur reprocher des choses, mais Calais n’est pas une ville où il y a de la criminalité… Ce n’est pas Chicago, pour dire les choses. Et à Calais, le niveau de criminalité figure parmi les plus faibles du département Nord-Pas-de-Calais. Quand je dis «criminalité», je devrais plutôt parler de délinquance car il n’y a pas de criminalité. Il y a donc une image qui est véhiculée. Il est certain que si des personnes, comme on l’a vu, envahissent le port de Calais lors d’une manifestation, cela fait peur. Mais il n’y a pas plus d’agressions de la part de migrants que d’agressions partout ailleurs en France, ce que je déplore aussi.

Manuel Valls a été ministre de l’Intérieur, j’ose imaginer qu’il n’a pas oublié tout ce qu’il a pu savoir à l’époque

RT France : Est-ce que le gouvernement français vous aide suffisamment pour pouvoir gérer le problème ?

Philippe Mignonet  : Concernant l’aide gouvernementale ou européenne, il m’est d’autant plus facile de le dire que nous n’avons pas la même opinion politique, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, essaye de faire tout ce qui est en son pouvoir : il a au-dessus de lui un Premier ministre et le président de la République pour l’Etat français. Eh bien, le Premier ministre, tout comme le président de la République, sont aux abonnés absents. Vous savez, le Premier ministre est venu il y a quelques mois, il est resté deux heures en réunion, à un lieu très officiel. Il a été ministre de l’Intérieur, j’ose imaginer qu’il n’a pas oublié tout ce qu’il a pu savoir à l’époque. Le président de la République, lui, est venu à 30 kilomètres pour rencontrer un ancien ministre de son parti politique à deux reprises, mais il n’est jamais venu en ville de Calais. J’appelle ça de la provocation. Et ensuite se poser en donneur de leçons… C’est malheureux, le ministre de l’Intérieur fait ce qu’il peut. Mais nous n’avons aucun soutien de l’Etat français.

RT France : Et de l’Union européenne ?

Philippe Mignonet : Quant à Bruxelles, je déplore l’absence totale d’implication, me semble-t-il du commissaire européen à l’immigration. Je ne pense pas que ce soit son rôle de donner d’importantes sommes d’argent à la Turquie, au Royaume-Uni, à la France en disant : «Cela vous servira pour l’immigration». Son rôle est tout d’abord de bâtir une politique d’immigration commune en Europe, ce que nous n’avons pas. Et donc il faut que nous puissions véritablement coopérer, il faut qu’il y ait une grosse coopération qui intervienne très vite pour lutter contre tous les réseaux internationaux. Je pense que lutter dans nos pays contre les réseaux de passeurs ou les réseaux de trafiquants, c’est une chose, mais il est indispensable de lutter aussi dans les pays de départ contre les réseaux internationaux, ce que j’appelle des mafias internationales. Et ce n’est pas en laissant les réseaux opérer et mettre en place toute l’organisation qu’on leur connait au point de départ, que les choses changeront. Il faut attaquer le problème à la source, une véritable coopération intra-européenne et même extra-européenne doit se mettre en place très rapidement.

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