Guerre en Ukraine : quelques leçons de l’histoire… - par Roland Lombardi

Guerre en Ukraine : quelques leçons de l’histoire… - par Roland Lombardi© Russian Defense Ministry Press Service via AP
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Comme toutes les vieilles nations, la Russie a une longue expérience de la guerre. Ses nombreux conflits, du passé lointain mais surtout récent, peuvent-ils nous éclairer sur l’issue de la guerre actuelle en Ukraine ? Une analyse de Roland Lombardi.

Il ne s’agit pas ici de faire une analyse strictement militaire et technique du conflit ukrainien actuel. Le but est simplement de savoir, dans les lignes qui vont suivre, si les nombreux conflits passés auxquels la Russie a pris part peuvent nous aider à entrevoir l’issue de l’«opération militaire» russe en Ukraine.

Dans la guerre psychologique et de désinformation qui accompagne tout conflit, il y a une surenchère d’images, de déclarations et de commentaires qui annihilent la plus élémentaire objectivité. En Occident, la sidération et l’émotion légitime suscitées par l’invasion de l’Ukraine et le déferlement d’informations très orientées du camp atlantiste sur les chaînes d’info ainsi que les sources limitées côté russe et sur les réseaux sociaux, nous donnent une image biaisée du conflit quant à son évolution, ses origines et ses conséquences. Aussi, pour mieux appréhender l’issue possible de cette guerre, il est indispensable de prendre du recul par rapport au manichéisme ambiant et d’adopter une approche froide.

Comme souvent en géopolitique, c’est la géographie et l’histoire qui donnent le plus souvent des clés essentielles afin de tenter une étude prospective la plus juste possible sur un évènement et surtout, un aperçu fiable du logiciel mental, des stratégies et des tactiques des belligérants d’un conflit.

A l’heure où sont écrites ces lignes, soit après plus de cinq mois de combats, il est clair que rien ne s’est passé comme prévu pour les Russes qui pensaient que leur «opération spéciale» ne durerait pas plus de trois semaines. Face à la résistance ukrainienne inattendue et surtout au soutien massif, aux armes, aux «conseillers» (forces spéciales occidentales ?), aux mercenaires et aux renseignements fournis ostensiblement par les Occidentaux mais également aux pressions tacites de Washington sur le président Zelensky afin qu’il rejette toute négociation avec Moscou, le conflit semble s’enliser.

Or comme le dit l’adage populaire, «c’est toujours à la fin du bal que l’on paie les musiciens» !

Car en dépit de la formidable propagande atlantiste et dans ce «brouillard de la guerre», nul ne peut raisonnablement, à l’heure actuelle, certifier un fiasco total de la Russie en Ukraine. Il ne faut surtout jamais sous-estimer les Russes. Malgré leurs échecs initiaux, Poutine et ses généraux sont des animaux au sang-froid, des gens rationnels et pragmatiques, qui savent très bien ce qu’ils font. Il ne faut pas oublier que les Russes, en vieux routiers des échecs et donc des «fins de partie» (pour les connaisseurs), ont toujours tendance à prévoir les mauvais coups d'avance et ils ont surtout d'extraordinaires capacités d’adaptation face aux obstacles, et des aptitudes notoires pour réactualiser en permanence leurs plans en fonction des circonstances, voire en cas d’échecs (on le voit actuellement dans la guerre économique que leur ont lancée les Occidentaux).

L’histoire des guerres de la Russie, quelles leçons ?

L’histoire des guerres russes l’a maintes fois prouvé. Il suffit de se rappeler les résultats finaux de la campagne de Russie de Napoléon en 1812 ou encore l’opération Barbarossad’Hitler en 1941 qui, toutes deux, avaient pourtant plus que mal commencé pour les Russes…

Même durant la guerre d’Afghanistan de 1979 à 1989, considérée comme une défaite de l’URSS, nous avons oublié que malgré un enlisement apparent, surtout les deux premières années, la 40e armée russe va finalement s’adapter à ce territoire hostile.

Sollicitant l’avis de militaires vietnamiens, experts de la guerre insurrectionnelle (victorieux contre les Français puis contre les Américains), et en se réappropriant l’art de la guerre de partisans moderne qu’elles avaient elles-mêmes réinventé, mais oublié, les forces spéciales russes vont rapidement parvenir à réactualiser leurs plans initiaux, notamment en mettant au point leur meilleure arme antiguérilla à l’efficacité redoutable, le couple «fantassin-hélicoptère». Ainsi, même si on l’oublie aujourd’hui, elles vont alors remporter au niveau tactique un certain nombre de victoires (Cf. Afghanistan, Les victoires oubliées de l’Armée rouge, de Mériadec Raffray) en reprenant même un certain avantage sur la résistance durant la période 1984/1985.

Certes, ces réajustements tactiques et stratégiques ne suffiront pas à assurer une victoire totale et définitive à l’Armée rouge. Car, dans le contexte de la Guerre froide et l’écroulement économique de l’Union soviétique, il fallait aussi compter avec l’extraordinaire implication financière et militaire dans le conflit du grand rival américain et de ses alliés.

Quoi qu’il en soit, le retrait en bon ordre des troupes soviétiques commence le 15 mai 1988 et s'achève le 15 février 1989, à la différence notoire de la fuite humiliante des derniers Américains de Saïgon en 1975 ou encore de la calamiteuse retraite des troupes américaines de Kaboul durant l’été 2021.

Le gouvernement afghan prosoviétique ne chutera qu’en 1992 pour la suite que l’on connaît…

Plus récemment, les Russes ont également démontré cette capacité manifeste de «réajustement» devant les difficultés dans toutes leurs crises, opérations ou conflits de ces vingt dernières années, desquels, il faut le souligner, ils sont sortis à chaque fois victorieux jusqu’ici (2e guerre de Tchétchénie, Géorgie, Ukraine en 2014, Syrie, Arménie/Azerbaïdjan, Kazakhstan…).

Comme je l’écrivais récemment, à l’inverse des pays occidentaux, Israël et les pays arabes ne s’y sont pas trompés et ont donc préféré ne pas se lancer dans une surenchère de condamnations ou de sanctions.

Ils étaient aux premières loges pour observer la virtuosité militaire et diplomatique des Russes à l’œuvre en Syrie par exemple.

«Ils se souviennent en effet que lors de l’intervention de Poutine en 2015, la plupart des «spécialistes» européens et américains annonçaient un fiasco et un «nouvel Afghanistan» pour l’armée russe dans la même hystérie collective qu’aujourd’hui… On a vu la suite ! De fait, les dirigeants de la région ont donc gardé la tête froide et n’ont pas cédé à l’émotion, la morale, l’hystérie générale anti-russe européenne par exemple. Pour eux, le «Poutine-bashing» ne sera jamais une analyse sérieuse. Prudents, ils préfèrent ainsi ne pas vendre la peau de l’ours russe avant de le voir à terre ! (…) ils ont été impressionnés par la manière dont les Russes ont rétabli une situation au bord de l’effondrement en Syrie et ce, en dépit des formidables pressions et des multiples actions de sape des Occidentaux (et de leurs amis turcs et qataris !)»

L’armée ukrainienne proche de la déroute dans le Donbass ?

Certains généraux français, devenus depuis des stars des plateaux TV et surtout à la solde de la désinformation otanienne, n’ont cessé de pronostiquer depuis le début du conflit un tas de sornettes. Comme l’épuisement de l’armée russe, une pénurie de munitions et de missiles, des mutineries dans les rangs des troupes russes, un nouvel Afghanistan (encore !) pour Moscou ou même une victoire ukrainienne ! Or, les Russes démontrent encore aujourd’hui, comme leurs aïeux, qu’ils apprennent très vite de leurs fautes. Ils ont mis à jour avec succès leur stratégie en se concentrant dans l’est et le sud du pays (russophone et russophile) où la progression est certes encore lente mais inexorable. Et les victoires se succèdent.

Les Russes, devenus depuis ces dernières années des spécialistes de la guerre asymétrique, ont dû cette fois-ci se réapproprier l’art d’une guerre plutôt conventionnelle avec ses batailles de chars, d’artilleries, ses sièges et ses fronts.

Dès lors, sans une intervention directe de l’OTAN ou une zone d’exclusion aérienne qui la ferait entrer dans une 3e guerre mondiale avec la seconde puissance nucléaire de la planète, l’issue de la guerre est depuis longtemps scellée. L’armée ukrainienne finira par s’effondrer (comme l’avait annoncé le général Burkhard, chef d'état-major des armées françaises) et chaque jour qui passe fait tuer inutilement des Ukrainiens. Comme le rappelle un véritable expert, le général Pinatel, l’un des rares officiers français réalistes et n’étant pas soumis à la doxa occidentale, «Même si on leur envoie des milliers de chars et de canons, sans aviation, détruite presque entièrement dès les premiers jours de la guerre, les Ukrainiens sont condamnés à perdre et tous les officiers qui ont une vraie expérience du combat et qui sont honnêtes le savent et le disent ; on ne peut gagner une guerre de haute intensité seulement avec des chars et des canons alors que les Russes ont depuis le début de leur intervention une supériorité aérienne presque totale».

En attendant, Poutine, prudent, ignorant les provocations et les pièges, semble une nouvelle fois se positionner en maître des horloges dans le conflit armé comme économique, tout en mettant en exergue les inconséquences des leaders occidentaux dont la politique de Gribouille et de sanctions contre Moscou est en train de se retourner finalement contre l’Europe…

Roland Lombardi

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