Par Sébastien Boussois Tous les articles de cet auteur
Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur sur le Moyen-Orient et les relations euro-arabes, le terrorisme et la radicalisation. Il est également enseignant en relations internationales.

La question palestinienne n’est plus une question : Cheikh Jarrah n’y changera hélas rien

La question palestinienne n’est plus une question : Cheikh Jarrah n’y changera hélas rien© Reuters
(image d'illustration).
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Alors que les tensions au Proche Orient sont au plus haut point comme en témoigne la récente escalade du conflit entre les israéliens et les palestiniens, Sébastien Boussois nous livre son analyse de la crise actuelle.


La question israélo-palestinienne a ceci de tout à fait paradoxal, que non seulement elle n’est plus une question depuis longtemps pour la communauté internationale et pour Israël, et que dans le même temps, aucun solution n’est en vue dans un avenir proche pour faire avancer la paix et y parvenir. En effet, aucune négociation digne de ce nom n’a réellement eu lieu pour faire respecter le droit international, permettre la fin de la colonisation, le retrait des territoires occupés, et favoriser la création d’un Etat palestinien. Ce sujet était devenu un dossier minoritaire pour Israël dans un contexte menaçant avec bien d’autres priorités, iranienne en tête.



Ni questions ni réponses à l’un des plus anciens conflits de l’après seconde Guerre mondiale en réalité depuis deux décennies. Penser pour autant que nous sommes confrontés à un statu-quo territorial, démographique et politique depuis presque vingt ans entre Israéliens et Palestiniens serait une lourde erreur. Bien au contraire, la colonisation des territoires palestiniens n’a jamais cessé pour rendre à terme de plus en plus impossible la fondation d’un Etat pour les Palestiniens. Les accords d’Abraham de l’année dernière sont un cache-sexe : normalisation des relations entre Tel Aviv et surtout Abu Dhabi en échange d’un moratoire sur l’annexion pure et simple des territoires palestiniens occupés pendant cinq ans. Quid après alors que les affaires sont plus que juteuses depuis six mois entre Israël et les Emirats ? La «question» palestinienne n’est qu’une laissée pour compte au profit de l’intérêt faramineux que bon nombre de pays musulmans ont trouvé à assumer officiellement enfin leurs relations d’intérêt avec l’Etat hébreu. Quand bien même nous le voudrions encore et pousserions dans ce sens avec le droit international à l’appui, la réalité sur le terrain des territoires occupés, de ses habitants, nous fait de plus en plus penser à une dystopie. L’espoir est à l’image d’un peau de chagrin.

Les derniers évènements qui ont eu lieu à Jérusalem-Est ces derniers jours, à Cheikh Jarrah en particulier, mais également à Gaza et dans le sud d’Israël à Sdérot, remettent les Palestiniens, oubliés de l’histoire et du présent, au cœur de l’actualité. D’un évènement pourtant quotidien depuis des années sur une large partie du territoire palestinien, ce qui se tramait dans les faubourg de Jérusalem a eu un écho subit et violent. Car depuis des années, l’expropriation de milliers de Palestiniens se poursuit en Cisjordanie, et autour de Jérusalem, pour poursuivre le rêve historique de grand Israël, à grands coups de pelles, de bulldozer et de béton. Depuis des années aussi, les lois israéliennes s’accumulent afin de permettre le couronnement et l’officialisation d’un suprémacisme juif d’Etat et dans la région, qui passent par l’appel à un Etat théocratique juif et surtout l’expulsion définitive des Palestiniens pour condamner définitivement tout espoir des Palestiniens d’obtenir un jour un pays. L’histoire est en marche dans ce sens et le droit international comme la communauté internationale, bercés dans leur vision romantique et la surproduction législative stérile, n’ont jamais su imposer leurs règles à Israël.

Ni Netanyahou ni Abbas ne sont aujourd’hui clairement les hommes d’une paix future pour les jeunes générations d’Israéliens et de Palestiniens

Il faut bien reconnaître que personne n’imaginait il y a quelques semaines un tel embrasement, alors qu’Israël faisait tous les médias du monde, pour sa campagne de vaccination éclair contre la Covid-19 et un répit enfin sur le front de la pandémie pour ce petit pays magnifiquement bien rôdé aux mécaniques et logistiques de guerre. Ce que l’on retenait le plus dans l’actualité c’était l’énième crise de constitution d’un gouvernement et la nomination du poste de premier Ministre auquel s’accroche Benjamin Netanyahou. Une instabilité politique faisant suite à l’hyper convocation électorale depuis deux ans, alors que les Palestiniens dont personne ne parlait, devaient eux une fois encore se contenter d’un nouveau report de leurs propres élections pour espérer tourner la page de Mahmoud Abbas. C’est peut-être l’un des évènements déclencheurs de la crise actuelle qui a été largement sous-estimés par les médias : un président palestinien qui promet des élections depuis des années mais n’y parvient pas. Un président vieux, fatigué, las, sans pouvoir, qui a sonné le glas des espoirs de tous ces jeunes Palestiniens qui n’en peuvent plus de leur vie politique et qui risquent de s’en remettre de plus en plus de l’autre côté, plus radical, de leur spectre électoral.
Un Mahmoud Abbas qui s’accroche à son siège alors que l’avion est en feu et pique vers le sol depuis des années sans plus de pilote aux commandes.

Ni Netanyahou ni Abbas ne sont aujourd’hui clairement les hommes d’une paix future pour les jeunes générations d’Israéliens et de Palestiniens. Mais qui d’autre pour le moment dans un tel contexte ? C’est le manque de dirigeants avec charisme, vision et modération qui crée aussi la panique générale de deux peuples. Les précédents ont fait leur temps et ils auraient pu parvenir à des formes d’accords transversaux pour commencer. Mais rien. Les ratonnades des ultra-orthodoxes contre les Palestiniens et les menaces d’expulsions de ces derniers à Cheikh Jarrah sont la goutte qui a fait déborder le vase pour des Palestiniens qui, bien que peu convaincus des effets de la violence sur leur propre condition depuis la première intifada et surtout la seconde, n’ont plus aucun autre moyen de se faire entendre. Des Printemps arabes à la pandémie en passant par l’administration Trump, qui leur a retiré une partie de leurs soutiens financiers, ils ont été les victimes de tous, des autres mais aussi de leurs dirigeants.
Du côté de la violence organisée venant de franges radicales israéliennes, les images ont fait le tour du monde et l’opinion découvre enfin, sans oser encore l’assumer, qu’une certaine forme de terrorisme juif israélien existe bel et bien.

La vie politique israélienne glisse d’année en année vers l’ultra-droite, nationaliste et religieuse, et vers des gouvernements qui seront de plus en plus nationalistes et religieux et feront passer bientôt «Bibi» pour un modéré qu’on finira par regretter le jour de son grand départ et le grand saut vers l’inconnu

La vie politique israélienne glisse d’année en année vers l’ultra-droite, nationaliste et religieuse, et vers des gouvernements qui seront de plus en plus nationalistes et religieux et feront passer bientôt «Bibi» pour un modéré qu’on finira par regretter le jour de son grand départ et le grand saut vers l’inconnu. Car quelque part, Netanyahou rassurait les Israéliens, pour les bonnes choses et les mauvaises, et faisait office de vitrine du pays, qui parvenait toujours à décrocher un gouvernement et protéger Israël. Aujourd’hui, il pourrait devoir, pour s’en sortir, céder sa place préférée dans la vie pendant un an au profit de l’utra-nationaliste Naftali Bennett, qui lui non seulement ne rigole plus du tout mais n’a aucun problème à avoir avoué un jour qu’il avait tué des Arabes. Cela promet pour les Palestiniens et même les Arabes israéliens. On change donc bientôt de dimension et ce dernier finira de décomplexer et les colons, et les ultra-orthodoxes prêts à finir de conquérir tout le territoire d’Eretz-Israël, détruire l’esplanade des mosquées un jour, pour qui sait, y construire le fameux troisième Temple.

Voilà le tableau côté israélien, pendant que du côté palestinien, eh bien : rien. Rien ne bouge, rien ne se passe, à part la coopération sécuritaire israélo-palestinienne qui se poursuit et fait passer l’Autorité palestinienne pour encore plus faible qu’elle n’est, sans ambition, sans projets, sans force de négociation, et impuissante à protéger les Palestiniens. Pendant que Mahmoud Abbas se lamente dans toutes les chancelleries du monde sur son sort, le Hamas prends les armes depuis Gaza, ce qu’il sait faire de mieux, fait entendre sa voix, frappe l’Etat hébreu, menace du pire si les soldats israéliens ne se retirent pas de la mosquée al-Aqsa et que l’on finit par expulser ces fameux Palestiniens des faubourgs de Cheikh Jarrah pour y loger des colons. Dans ce contexte de montée des tensions imprévisible, le Hamas ne se cache plus de menacer de tirer sur Tel Aviv. Beau programme en perspective. C’est la voie sans issue entre deux peuples, deux protagonistes, et peu de médiateurs pour faire cesser le feu et ramener le calme à Jérusalem et à Gaza. On aurait pu imaginer tel embrasement du temps de Trump prêt à tout pour flatter Benjamin Netanyahou et ses alliés. Finalement, ce fut une période très calme même quand l’ancien président américain reconnut Jérusalem comme capitale une et indivisible de l’Etat d’Israël et coupa les vivres des Palestiniens.

Avec les Américains on ne parviendra à aucune solution

Là, il y a une usure totale des Palestiniens après le nouveau report des élections palestiniennes repoussées aux calendes grecques. Et quid de la fameuse administration américaine Biden dont on sait hélas qu’elle ne voulait pas se réinvestir dans le dossier ? Rien. Ce n’était non seulement pas prévu, mais Joe Biden s’est empressé de valider toute la politique trumpienne dans la région en expliquant fissa qu’il ne remettrait pas en cause les grandes décisions de l’administration précédente. Cela veut donc dire qu’avec les Américains on ne parviendra à aucune solution.

Cela veut dire qu’Israël est à un virage de radicalité inédit que rien ne pourra arrêter si les modérés ne se réveillent pas, et que les Palestiniens pourraient plonger dans l’abysse, maintenant qu’on vient de les priver une fois encore d’un souffle d’espoir électoral, parce qu'un vieux monsieur usé jusqu’à la corde ne veut plus jouer le jeu de la démocratie de peur de voir ses ennemis rafler la mise. Et de cela, personne n’est naïf, ce sont les extrémistes et les radicaux qui des deux côtés, israélien et palestinien, ont le sort de la région entre leurs mains. Et quelque chose nous dit que non seulement l’Etat palestinien ne verra pas le jour, mais qu’en plus l’Etat israélien fait tout pour désormais mettre en danger sa propre population, alors que depuis des décennies, elle devait être un refuge et non un nouveau ghetto.

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