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L'affaire GameStop : un populisme boursier

L'affaire GameStop : un populisme boursier© REUTERS/Dado Ruvic
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Le peuple se mit à jouer massivement en Bourse. Les professionnels ricanèrent, perdirent de l'argent, puis supplièrent le législateur de stopper cette prise de pouvoir démocratique. La justice de Biden s'empressa d'obéir, et Wall Street se rasséréna.

GameStop est le nom d’un distributeur américain de jeux vidéo, propriétaire en France de l’enseigne Micromania. L’entreprise en elle-même n’est pas du plus haut intérêt, au surplus elle était en disgrâce boursière. Avec l’état d’urgence sanitaire, la plupart des Américains sont restés chez eux, ils ont utilisé le chèque Trump de 1 200 dollars auprès de Robinhood, courtier en ligne pour s’adonner au boursicotage en ligne. Les Américains n’ont jamais eu les préventions des Français pour le marché financier, il y a là quelque chose de consubstantiel à leur culture.

Robin des Bois contre le shérif de Nottingham ?

Nous sommes assez loin de l’histoire de Robin des Bois sous Jean sans Terre : il s’agissait alors du monopole de la violence publique pour l’appropriation des richesses ; outre-Atlantique, c’est plutôt le capitalisme de connivence qui tend vers le monopole d’extraterritorialité, mais nous sommes dans la sphère privée, l’Etat ne jouant que le rôle d’auxiliaire par le truchement de la FED (Banque centrale des Etats-Unis). C’est alors qu’une sorte de «lutte des classes» s’est accomplie sur le théâtre du marché financier, la classe moyenne (voire lower middle class, le bas de la classe moyenne dans la terminologie de la sociologie américaine) contre les «gros», les fonds spéculatifs qui se gavent d’argent dans la planète financière, non sans un certain cynisme, en partie grâce au quantitative easing (QE), le fameux assouplissement monétaire dont la FED se fait le grand dispensateur. Mais cette lutte s’est accomplie dans le champ du numérique, sans bruit, sans fureur et le sang n’a pas coulé.

Les petits porteurs ont mis à mal les fonds spéculatifs : c'est du «trumpisme» !

Bien entendu, là encore, les réseaux sociaux (principalement Reddit) ont joué leur rôle : cette classe moyenne est ultra-connectée, et dans ce monde individualiste une «solidarité numérique» s’est reconstituée pour s’attaquer aux hedge funds, considérés comme responsables de la crise de 2008 et ses conséquences sur l’emploi mais surtout l’immobilier avec la saisie pour ces gens de leur maisons devenues sans valeur, tandis que le crédit pour les acquérir continuait de courir.

Depuis mars 2015, le courtier Robinhood a lancé une application destinée aux «millenials» (personnes nées entre 1980 et 2000) qui permet d’acheter et de vendre des actions sans dépôt minimum et sans frais de courtage. Robinhood compte désormais 13 millions de clients.

Nouveau type d’activisme boursier

Cette action atteste que la sphère financière ne saurait échapper à la politique, dont elle a toujours prétendu être indépendante, voire étrangère. Ces petits porteurs ont décidé d’acheter massivement les titres de cette firme GameStop, et ils ont mis à mal les fonds spéculatifs qui pratiquaient la vente à découvert. C’est une première et, dans le contexte américain actuel, beaucoup en font une lecture politique : ce serait du «trumpisme» ! Si l’on veut bien considérer que Biden avait la planète financière pour lui.

L’envolée extraordinaire du cours de GameStop apparaît d’abord comme le succès des petits porteurs en ligne qui ont réussi, pour certains, à empocher des millions en quelques jours, mais aussi à mettre à genoux les plus grands fonds spéculatifs qui pratiquaient la spéculation à la baisse, en leur faisant perdre des milliards de dollars. On peut citer Melvin Capital ou Citron Research qui opèrent à partir de paradis fiscaux. Le schéma classique en finance consiste à acheter une action et à attendre que son prix augmente pour la revendre et se faire une marge. Mais certains investisseurs pratiquent la vente à découvert, aussi appelée shorting, c’est-à-dire qu’ils s’intéressent, à l’inverse, aux actions dont le cours baisse. Ce mécanisme de vente à découvert comporte toutefois un grand risque. Car si un grand nombre de personnes misent sur cette stratégie et décident d’acheter une action de petite valeur, le prix de celle-ci, en raison d’une forte demande, finit par augmenter au lieu de baisser. Et les investisseurs qui pratiquent le shorting se retrouvent donc endettés, au lieu de s’enrichir. Les hedge funds pariaient sur la faillite d’une entreprise, ils ont dû en payer la note salée. Du poil arraché aux loups de Wall Street ! Elon Musk s’en est réjoui en qualifiant les hedge funds de «déboires du siècle».

Que s’est-il passé ?

Le titre GameStop a atteint des sommets, soit une augmentation de presque 50 fois son prix initial, obligeant les fonds à cesser leur spéculation à la baisse et à racheter les actions au prix fort afin d’éviter des pertes colossales, une situation appelée «liquidation forcée», et à perdre en tout 13 milliards de dollars. Le gouvernement américain et un régulateur fédéral enquêtent pour déterminer si la flambée fin janvier du prix de certains titres à Wall Street, dont celui de GameStop, s’apparente à de la manipulation, a rapporté le Wall Street Journal. Étrange discours puisque nous sommes dans la manipulation avec ou sans GameStop ! Il n’est pas non plus exclu que cette masse de nouveaux investisseurs soit elle-même manipulée : l’application Robinhood est issue de la Fintech, le sérail de la haute finance, et mise en cause pour des manipulations des cours de l’or.

Quelles leçons tirer ?

Tout d’abord, revenir sur l’idée de l’efficience des marchés et leur rationalité : nous en sommes très loin, la ruée des petits porteurs est un phénomène fortement mimétique. De part et d’autre, on a voulu ignorer qu’on ne peut pas, dans la vraie vie, emprunter un bien et le revendre : sur les marchés financiers, c’est possible par le mécanisme des ventes à découvert, gageons que celles-ci ne seront pas supprimées à l’avenir et que «l’exubérance boursière» (selon Greenspan, ancien président de la FED, qui parle d’or) va continuer jusqu’au prochain krach. La question est aussi de savoir si cela reflète bien la valeur des entreprises et l’investissement dans la sphère productive. De leur côté, Elizabeth Warren et Bernie Sanders, à la gauche de Biden, réclament une enquête du régulateur américain contre des «activités illégales et le comportement scandaleux des fonds d’investissement».

La conclusion de l’affaire est arrivée, avec le retournement de la situation par Robinhood elle-même : l’application utilisée par les apprentis spéculateurs pour leur raid a sifflé la fin de la croisade anti-Wall Street, elle a finalement bloqué, de façon illégale, apeurée par la panique de Wall Street [1], son application d’achat et de revente d’actions GameStop. Certains petits porteurs se sont enrichis, d’autres ont perdu, l’égalité n’est pas inscrite au fronton de Wall Street, mais voilà que le sheriff commence à s’intéresser à l’affaire : pratiques anticoncurrentielles, conflits d’intérêt, de quoi nourrir les plaideurs qui sont légion dans une société dont la judiciarisation est à son zénith ; les avocats, plus que «les gueux de Wall Street», seront assurément gagnants dans cette affaire. L’avenir nous dira si l’Amérique a vécu un épisode de démocratisation de la Bourse ; si les choses se passent comme à la présidentielle, on peut déjà en douter. 

Olivier Pichon

[1] : «En effet, le modèle économique de Robinhood implique un contrat passé avec Citadel, un fonds d’investissement propriétaire d’un autre hedge fund, Melvin Capital, qui est l’un des acteurs de Wall Street qui a le plus perdu d’argent lorsque la communauté Reddit s’est mobilisée. Citadel a certes renfloué Melvin, mais il aurait aussi fait pression sur Robinhood pour le forcer à couper les ordres.» Numerama, 3 février 2021

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