Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Après la mort de Floyd, une éditorialiste du Monde rêve d’une réunification occidentale par la base

Après la mort de Floyd, une éditorialiste du Monde rêve d’une réunification occidentale par la base© Kevin Mohatt Source: Reuters
Des manifestants en réponse à la mort de George Floyd, à Denver (Colorado), aux Etats-Unis, le 3 juin 2020 (image d'illustration).

Dans sa dernière chronique, Sylvie Kauffmann estime que les manifestations «anti-discriminations» pourraient rapprocher les deux rives de l’Atlantique au détriment de Moscou et de Pékin, relève Pierre Lévy, rédacteur en chef du mensuel Ruptures

«Depuis deux semaines, à Russia Today et à Global Times, c’est tous les jours la fête». C’est ainsi que Sylvie Kauffmann, éditorialiste au Monde, débute sa dernière chronique (Le Monde daté du 11/06/20). Car, pour notre estimée consœur, cela ne fait aucun doute : tant à Moscou qu’à Pékin – dont les médias précités constituent, de son point de vue, les évidents «organes de propagande» respectifs – on se réjouit de voir une «bonne flambée d’émeutes dans les grandes villes américaines», et l’on débouche le champagne dès lors que «la contestation s’étend, de manière inespérée, aux villes européennes». Il est bien sûr ici question de l’émotion qui a culminé après l’assassinat de George Floyd lors d’une arrestation effectuée par quatre policiers de Minneapolis, et dont les images ont fait le tour du monde.

Mais pour Sylvie Kauffmann, les dirigeants russes et chinois ont tort de se frotter les mains : «Ce qu’ils perçoivent comme une faiblesse des démocraties libérales, cette capacité à produire de la contestation et du désordre, est en réalité leur force». L’affirmation est audacieuse. On doute que, pour l’heure, le maître de l’Elysée et le locataire de la place Beauvau s’enthousiasment outre mesure de cette capacité à produire «de la contestation et du désordre».

L’analyse de l’éditorialiste ne peut cependant être balayée d’un revers de main. Elle part du désastre que constitue – pour les classes dominantes – la fracture toujours grandissante entre les Etats-Unis, dont le chef s’avère chaque jour plus incontrôlable, et le Vieux Continent, dont les dirigeants se sont longtemps habitués à leur vassalité consentie vis-à-vis de Washington, et qui se retrouvent désormais dramatiquement orphelins.

Mais, selon elle, si cette cassure au sein du camp occidental s’élargit au sommet, l’espoir viendrait désormais d’une jeunesse qui, des deux côtés de l’Atlantique, réconcilierait les deux rives sur la base des valeurs communes que sont l’égalité et la liberté – valeurs qui, comme nul ne l’ignore, ont toujours guidé les dirigeants américains et européens, et qui ne sont partagées par aucune des peuplades barbares qui vivent hors du monde libre.

Bref, ce que l’oncle Donald s’emploie à casser, le mouvement contre les brutalités policières et les discriminations racistes est en passe de le reconstituer à la base : la réunification de l’Occident. A ce stade, il n’est pas interdit de penser que l’éditorialiste s’engage dans du wishful thinking comme on dit dans les rédactions mondialisées. En français vernaculaire : elle pourrait bien prendre ses désirs pour des réalités.

Ce faisant cependant, elle-même met le doigt sur un point qui mérite d’être noté et analysé : l’écho, en France notamment, du mouvement dont la mort du malheureux George Floyd a été l’étincelle. Certes, notre pays n’a pas toujours été tout blanc, si l’on ose dire, en matière de non-discrimination, voire de violences policières (même si cela ne soit pas servir à jeter l’opprobre sur la majorité des agents de la force publique, qui font leur métier dans des conditions souvent difficiles). Mais force est de constater que les rassemblements qui ont lieu à Paris et en province – et dont il ne faut ni sous-estimer ni surestimer l’ampleur – ont jusqu’à présent en effet été marqués par une tonalité très… américaine. Un élément en particulier n’est pas anodin : le nombre de pancartes et de slogans rédigés dans la langue de Microsoft, on n’ose dire celle de Shakespeare. Certes, le point de départ est américain, mais la protestation était aussi censée porter des revendications sur des injustices françaises. Mais alors, depuis quand interpelle-t-on les citoyens de notre pays en affichant par exemple «No Justice, No Peace» («pas de justice, pas de paix») ?

Sans doute les manifestants, notamment ceux devant le palais de Justice de Paris parmi lesquels se trouvaient peu d’ouvriers de Renault, de caissières de Carrefour ou de manutentionnaires… d’Amazon, n’ont même pas eu conscience qu’un tel mot d’ordre, aussi basique soit-il, était linguistiquement incompréhensible de millions de téléspectateurs auxquels il était censé s’adresser. De même qu’il ne vient plus à l’esprit des quotidiens parisiens – dont Le Monde – de traduire Black Lives Matter («les vies noires comptent», et non «la vie des Noirs compte» comme on le voit trop souvent). Pas plus d’ailleurs que le slogan trumpien «America First» («l’Amérique d’abord»).

C’est tout sauf un détail. Car comme toujours, la langue porte et détermine le contenu. L’imprégnation est patente. Sylvie Kauffmann le confirme à sa manière en rappelant que la précédente vague avait pour nom «Me Too» («moi aussi»), par référence aux affaires d’agression ou de harcèlement sexuels qui ont défrayé la chronique américaine avant d’arriver en France et en Europe.

Les relations commerciales ont beau être ces temps-ci rugueuses entre Washington et Bruxelles, point n’est besoin d’un accord de libre échange en bonne et due forme pour que déferlent sans désemparer les importations idéologiques d’outre-Atlantique. Il est vrai que depuis pas mal d’années, des hommes de l’ambassade américaine à Paris draguent dans les «quartiers», promesses de stage aux «States» en bandoulière.

Et il n’y probablement aucun hasard si ce sont exclusivement des problématiques sociétales qui nous sont parvenues du Nouveau Monde, jadis ou naguère : féminisme, théories du genre, droits des minorités sexuelles, communautarisme – pour ne rien dire de l’écologisme voire de la collapsologie. Les élites dirigeantes, françaises en particulier, ne pourraient que se réjouir si ces problématiques prenaient le pas sur les luttes sociales. Même si on ne compte plus ceux, à «gauche», qui martèlent, contre toute évidence, que social et environnement ne peuvent qu’aller de pair.

En réalité, cela fait longtemps que la «gauche américaine», son idéologie, ses mots et ses concepts, ont commencé d’infuser au sein de la «gauche» française, quitte à jouer sur le terme «libéral», qui a une connotation inverse sur les deux rives de l’Atlantique. Dans le même esprit, on sait que le maître de l’Elysée s’efforce pour sa part d’inverser la signification du terme «progressiste».

On comprend, dans ces conditions, la conclusion de Sylvie Kauffmann qui jubile en soulignant que les derniers événements apportent «une autre version, plus plaisante, d’America First».

Plus plaisante – mais pour qui ?

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