Conseil de sécurité de l’ONU : un fauteuil pour deux ?

Conseil de sécurité de l’ONU : un fauteuil pour deux ?© Johannes EISELE Source: AFP
Conseil de sécurité des Nations Unies. Photo d'archive du 20 août 2019.

A travers l'histoire, la France a montré qu'elle disposait d'une diplomatie active, voire militante. Mais l'idée d'un partage de siège avec l'Allemagne au Conseil de sécurité montre une vulnérabilité évidente. Analyse par Pascal Cauchy, historien.

Depuis le 3 juin dernier, la France occupe pour un mois la présidence du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette fonction est dévolue à tour de rôle aux quinze membres, dont les cinq permanents, du Conseil. La France succède à l’Estonie avant de céder sa place à l’Allemagne, membre élu, en juillet. Epidémie oblige, les réunions continuent de se tenir par visioconférence. Voici donc l’occasion d’évoquer les enjeux de cette présidence française, mais aussi des évolutions possibles au sein de ce «gouvernement mondial».

Rappelons que le Conseil de sécurité de l’ONU a été institué il y a 75 ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour éviter les errements de la Société des Nations (SDN), Parlement international sans tête. Le Conseil de sécurité a la responsabilité du maintien de la paix et de la sécurité internationale. Ses décisions s’imposent à tous les membres de l’ONU. Les cinq sièges permanents y ont une forte valeur symbolique et diplomatique. Ils manifestent la puissance des vainqueurs de 1945 et, surtout, disposent d’un droit de veto susceptible de bloquer toute décision. Il s’agit là d’un droit considérable en matière de décisions internationales que beaucoup de pays jugent exorbitant. Pourtant cette disposition a permis de régler au mieux l’équilibre des forces durant la guerre froide.

Si la France dispose du privilège d’un siège permanent depuis l’origine, ce n’est pas pour ses succès militaires de 1945, trop modestes, mais bien par la puissance politique mondiale qu’elle assumait alors. L’autorité internationale acquise en 1918-1919 n’était pas effacée. Surtout, la France disposait d’un empire colonial qui assurait une présence sur tous les continents et toutes les mers du globe. L’empire effacé au début de années 1960, fut remplacé par l’arme atomique, nouvel instrument de puissance, et par un réseau d’influence considérable auprès des anciennes colonies dans tous les domaines de l’économie, de la politique et de la culture. Enfin, la guerre froide permis à la France d’être un interlocuteur privilégié entre l’Est et l’Ouest comme ce fut le cas en 1980 lors des crises en Pologne et en Afghanistan. C’est sur cet héritage que repose toute la légitimité de cette position enviée au conseil de sécurité.  

Avec la fin de la guerre froide cet héritage n’a pas disparu. La présence française dans le monde ne compte pas pour rien. Elle est la deuxième puissance maritime du globe. La francophonie est une institution vivante, même s’il s’agit d’une culture totalement partagée. La France reste une puissance écoutée en Afrique, au Proche-Orient et même sur les questions polaires. Membre actif de toutes les grandes organisations internationales, elle bénéfice d’une qualité d’expertise enviable dans bien des domaines. Elle maintient des rapports privilégiés avec la plupart des Etats grâce au second réseau diplomatique mondial. Tout cela permet de maintenir un rôle prépondérant à l’ONU et y exercer un magistère moral utile.

Le siège français au Conseil de sécurité n’est pas une chaise vide. Or, bien des signaux indiquent que cette position est menacée

A l’agenda du Conseil de sécurité pour le mois de juin, la France doit porter d’importants dossiers. Il s’agit de renouveler ou non les missions d’intervention dans le monde, aujourd’hui au nombre de 15. La France est intéressée au premier chef par la présence des forces onusiennes au Sahel. Plusieurs réunions sur le Mali se tiennent actuellement. L’objet étant le renouvellement avant le 30 juin, de la mission militaire au Mali, la MINUSMA, que la France considère comme complémentaire à son intervention, et à ses initiatives politiques. Un des dossiers des plus délicats est la mise en œuvre de la résolution 2 231 sur le nucléaire iranien au même moment où l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à la suite de deux rapport publiés fin mai, appelle à des sanctions à l’encontre de Téhéran. La Russie a déjà fait savoir, par la voix de son ambassadeur à l’ONU Vassily Nebenzia, que la «bonne foi» de l’Iran ne peut être mise en doute. Une réunion est prévue le 30 juin. Bien entendu, la Libye et la Syrie sont à l’ordre du jour avec des volets politique, chimique et humanitaire.

Enfin, il est permis de penser que la diplomatie Française, profitera de sa présidence pour promouvoir la rencontre du 3e Forum de Paris pour la paix qui doit se tenir en novembre prochain. Cette initiative de l’Elysée permet de prolonger le parlement onusien en ouvrant les portes à d’autres acteurs (ONG, scientifiques, entreprises, représentants religieux ...) et d’élargir les débats aux domaines les plus variés dans la perspective d’une «gouvernance mondiale».

Une fois posés, ces éléments montrent une diplomatie active, et même militante. Le siège français au Conseil de sécurité n’est pas une chaise vide. Or, bien des signaux indiquent que cette position est menacée.

L’idée d’un partage du siège avec l’Allemagne, ou, même, la création d’un siège de l’Union européenne n’est pas neuve. La question allemande tout d’abord. Déjà en 1993, l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, évoquait à son homologue Roland Dumas, l’idée d’un siège permanent au conseil de sécurité pour la RFA mais en ajoutant immédiatement que cette prétention était irréaliste compte tenu du passé allemand. La maigre prestation de Bonn lors de la première guerre du Golfe, éloigna cette perspective au grand soulagement de Paris. Mais, depuis, cette idée ressurgit régulièrement. En 2005, dans la campagne pour le référendum sur la «constitution» européenne, elle fut agitée par les opposants au traité qui imposait une diplomatie commune et donc de revoir les modalités de la représentation à l’ONU. En 2018, le traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle redonne du souffle aux prétentions allemandes qui, cette fois, s’expriment clairement par la voix de membres de la CDU. Son article 8 est très clair à ce sujet : «Les deux Etats s’engagent à poursuivre leurs efforts pour mener à terme des négociations intergouvernementales concernant la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies. L’admission de la République fédérale d’Allemagne en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies est une priorité de la diplomatie franco-allemande.» Mais surgit très vite outre-Rhin la proposition plus radicale d’un siège commun pour l’Union européenne qui suppose ispo facto, la disparition du siège français, dernier siège permanent à porter, le cas échéant, la voix de l’UE depuis le Brexit. Le projet d’un siège «européen» est inscrit dans l’accord gouvernemental de la coalition CDU-CSU-SPD de 2018. Nul doute qu’un tel siège, compte tenu des rapports de forces au sein de l’UE représenterait les intérêts non seulement d’une Europe du nord mais des intérêts essentiellement continentaux, là où la France peut, encore prétendre à une voix au nom de communautés internationales qui la reconnaissent comme un interlocuteur, voire un représentant privilégié de leurs intérêts.

Pascal Cauchy

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