Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Conférence de Munich : petits meurtres entre amis

Conférence de Munich : petits meurtres entre amis© Christof STACHE / AFP Source: AFP
56e Conférence de Munich sur la sécurité (MSC) à Munich, dans le sud de l’Allemagne, le 16 février 2020.

La Conférence sur la sécurité de Munich a ouvertement fait apparaître l’angoisse du camp occidental, ainsi que les contradictions au sein de ce dernier, analyse Pierre Lévy, du mensuel Ruptures.

Washington, Berlin, Paris. La conférence de Munich sur la sécurité – un cadre non étatique dans lequel se retrouve tous les ans la crème diplomatique et militaire mondiale, en réalité surtout atlantique – a tourné autour des divergences et contradictions qui opposent ces trois pôles du monde occidental.

Elle s’est tenue du 15 au 17 février avec cette année un titre provocateur, révélateur d’une angoisse existentielle, qui tenait en un seul mot anglais : «westlessness». Un terme qu’on pourrait approximativement traduire par «l’effacement de l’Occident», ou bien «vers un monde sans Occident».

Un thème que le président français, en particulier depuis quelques mois, a fait sien pour alerter ses pairs. En substance : des puissances rivales émergent et pourraient bien nous damer le pion si nous ne réagissons pas. Sont bien sûr visées la Chine, la Russie, de même que la Turquie (pourtant membre de l’OTAN). Autant de pays qui «ne partagent pas nos valeurs». Il y a donc bien «affaiblissement de l’Occident», a affirmé Emmanuel Macron, en particulier si l’on compare avec l’état d’esprit qui régnait il y a quinze ans, quand, selon ses propres termes, «nous pensions qu’on allait dominer le monde».

On imagine au passage ce qu’auraient été les réactions médiatico-politiques si un leader non occidental avait explicitement affiché sa propension, fût-elle sur le mode nostalgique, à «dominer le monde». Mais – signe d’une arrogance inscrite dans les gênes des élites mondialisées ? – la phrase du maître de l’Elysée n’a nullement été remarquée tant elle parut parfaitement naturelle aux sommités réunies à Munich, de même qu’aux journalistes venus couvrir l’événement.

Le dirigeant français s’est ensuite consolé en poursuivant : «Nous avons un voisinage qui est une formidable source d’opportunités si on décide de s’en occuper, c’est l’Afrique». Surtout, il a une nouvelle fois repris son credo : pour parer le déclin collectif de l’Occident, il faut «une Europe beaucoup plus souveraine, unie et démocratique». «Souveraineté européenne» ? Un oxymore désignant en réalité un horizon impérial et qui passe par une autonomie monétaire, technologique, mais aussi stratégique et militaire, notamment vis-à-vis des Etats-Unis.

Cette autonomie suppose, toujours selon lui, une transformation profonde de l’Union européenne qui devrait à l’avenir s’organiser en plusieurs niveaux d’intégration (cercles concentriques), et qui ne pourrait plus «garder les règles d’unanimité pour tout» (comme si cette unanimité n’était pas déjà abandonnée par le traité de Lisbonne pour la plupart des domaines, hors la politique étrangère).

Le chef de l’Etat a en outre rappelé sa volonté de nouer un dialogue «sans concession» avec la Russie, préférable selon lui à l’attitude atlantique actuelle, en l’occurrence : la défiance, mais sans avoir le courage de l’attaquer sur le terrain. Il a au passage noté l’absurdité et l’inefficacité des sanctions contre Moscou, pour aussitôt préciser qu’il fallait les maintenir en place – sans expliquer la subtilité de sa pensée sur cette contradiction.

Mais quelles sont donc ces «valeurs» qui définissent l’Occident bien au-delà d’une zone géographique ? C’est ce que le ministre allemand de la Défense a tenu à mettre en exergue dès le début de son intervention : «Une société libérale, les droits de l’homme, l’Etat de droit et la séparation des pouvoirs». Or, pour Annegret Kramp-Karrenbauer (CDU, qui était jusqu’à début février la dauphine d’Angela Merkel avant de jeter l’éponge dans un paysage politique allemand désormais chaotique), ces «valeurs» ne sont pas seulement mises en cause idéologiquement par les puissances adverses, elles sont aussi «défiées sur le terrain, très concrètement». Et de citer «l’annexion» de la Crimée, la guerre en Syrie, l’expansion chinoise «dans l’espace indo-pacifique»…

Et face à ces agissements «brutaux et à la hussarde», «que fait l’Ouest, que faisons-nous ? Nous décrivons nos faiblesses, nous commentons les actions des autres, nous nous lamentons», s’est indignée l’oratrice. Conclusion martiale : nous devons non plus parler, mais désormais agir ensemble concrètement. Et de promettre que l’Allemagne continuerait à augmenter ses dépenses militaires et s’engagerait de manière plus déterminée, comme l’avait promis le président allemand Joachim Gauck dès 2014 en ce même lieu. Mme Kramp-Karrenbauer a précisé par exemple que les dépenses militaires allemandes atteindraient 10% des capacités de l’OTAN d’ici 2031.

Certes, à Berlin, on dénonce volontiers le cours unilatéral de la politique de Donald Trump et l’égoïsme autocentré de la Maison Blanche, accusée, par le chef de l’Etat, Frank-Walter Steinmeier (SPD), de faire passer les intérêts des USA avant ceux de la communauté atlantique. Mais la relation transatlantique reste un invariant intouchable pour les dirigeants d’outre-Rhin. D’où le manque d’enthousiasme suscité par les propositions françaises d’associer les partenaires européens à la définition d’une «culture stratégique commune», voire à des exercices communs liés à l’arme nucléaire, même s’il n’est pas officiellement question de partager cette dernière.

C’est ce manque d’enthousiasme qui désespère Emmanuel Macron : lui qui voyait en 2017 un couple franco-allemand relançant une «aventure européenne» ambitieuse doit constater que les bisbilles entre Paris et Berlin se multiplient, sur les plans stratégique et diplomatique, mais aussi énergétique, fiscal, et surtout économique et monétaire.

En matière de franchise, les intervenants américains n’ont pas été en reste. Le secrétaire à la Défense a consacré l’essentiel de son intervention à la «menace» chinoise. Mais c’est surtout le chef de la diplomatie qui s’est appliqué à faire flamboyer un langage de guerre froide – tonalité avec laquelle la conférence de Munich a renoué notamment depuis 2014, mais qui forme en réalité son patrimoine génétique depuis sa fondation en 1962.

D’emblée, Michael Pompeo a évoqué «l’immense liesse qui accompagna la chute du mur de Berlin» symbolisant le triomphe contre «l’empire du mal». Et de rythmer son discours du refrain : «nous sommes en train de gagner». Nous, c’est-à-dire le camp occidental défini comme «la combinaison de la liberté individuelle, de la liberté d’entreprendre et de la souveraineté nationale». Spectacle surréaliste : l’ancien directeur de la CIA décrivant l’histoire des Etats-Unis comme celle du respect de la souveraineté de tous les pays (du moins : «aussi longtemps que ceux-ci ne se montrent pas agressifs à notre égard»).

Dans l’actuel camp d’en face : la Chine, donc, la Russie, évidemment, et bien sûr l’Iran. Washington se retirerait égoïstement de la «communauté internationale», comme l’en accusent Paris et Berlin ? Pas le moins du monde, rétorque M. Pompeo, qui exhibe les preuves : on aide concrètement la pauvre Ukraine contre Moscou, on va financer l’accès à l’énergie des pays d’Europe centrale (pour contrer le gaz russe), on défend les pays baltes et la Pologne par un déploiement de troupes atlantiques sur le «front est» jamais vu depuis la fin de la guerre froide (ce qui est exact), on réalise en Europe le plus grand exercice militaire depuis 25 ans (Defender Europe 2020). Fière cerise sur le gâteau : on conduit une coalition de 59 nations pour chasser le président vénézuélien du pouvoir.

Bref, le secrétaire d’Etat s’était fixé la mission de démentir de manière cinglante les jérémiades de certains partenaires européens. Et, accessoirement, de semer la zizanie entre d’un côté les plus fidèles d’entre eux, et de l’autre ceux qui rêvent d’un empire européen, allié mais rival des Etats-Unis.

Pourtant, le «nous sommes en train de gagner» répété cinq fois par Michael Pompeo avait un parfum de méthode Coué. L’hégémonie occidentale sur le monde recule, et l’on voit mal que cette tendance puisse s’inverser. Mais justement – et son discours semble le confirmer : l’agressivité, y compris militaire, du camp atlantique n’est, elle, pas près de s’effacer.

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