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Institutions, remparts et prisons, par Philippe Mesnard

Institutions, remparts et prisons, par Philippe Mesnard© GONZALO FUENTES Source: Reuters
Emmanuel Macron, photo prise le 7 janvier 2020

A l'aube d'une nouvelle décennie, nos lois et nos institutions, malgré pléthore de belles paroles semblent plus que jamais définir les limites entre les droits concédés au peuple et ceux réservés aux puissants. Constat d'une fracture.

Quand vous lirez cet éditorial, nous serons en 2020, et il aura été écrit deux semaines auparavant. Le gouvernement aura négocié on ne sait quels aménagements tarabiscotés pour parachever le monument paranoïaque des retraites à la française, et le sort des Français n’en sera pas meilleur. Donald Trump aura été mis en accusation, et ça lui sera bien égal, on aura révélé la prévarication de deux ou trois autres macronistes de haut vol et ça ne changera rien, nos libertés auront été un peu plus rognées et Emmanuel Macron aura prononcé, à la faveur des vœux, l’un de ces discours dont il a le secret, qui réussissent à prétendre galvaniser les Français en leur faisant honte de leur pays et à protester de l’amabilité du président en les écrasant de sa morgue ; et les militants LaREM seront toujours pâmés.

Rien ne change, donc ? Si. La tension entre peuple et élite. Elle change de nature parce qu’elle s’affranchit de toute décence, de toute règle et de toute mesure. Le sentiment – l’assurance d’être supérieur se double du mépris et se triple de la haine. Le peuple est totalement disqualifié dans le discours des élites, et les institutions qu’on présentait à la plèbe comme sa richesse et son rempart servent désormais de munitions pour l’atteindre et de murs pour la contraindre. La France avait connu en 2005 cet ahurissant épisode du référendum sur «le traité établissant une constitution pour l’Europe» : ayant démocratiquement refusé le traité, elle s’en retrouva pourtant tout aussi démocratiquement nantie trois ans plus tard, par la grâce de ses «représentants» réunis en Congrès. Le Royaume-presque-Uni vient de connaître une même tragi-comédie, à l’issue peut-être plus heureuse, où pendant trois ans la majeure partie de ses «représentants» s’est acharnée à empêcher que le Brexit se fasse. Quant aux États-Unis, c’est dès le lendemain de l’élection de Trump que les Démocrates voulaient le destituer. Les institutions sont supposées servir l’élite, pas conférer un quelconque pouvoir au peuple.

La loi est forcément bien faite

Les commentateurs serviles de cet ordre mondial coercitif n’hésitent plus à donner dans le ridicule pour souligner à quel point le peuple est idiot ou les lois mal faites qui permettent que leur camp ne triomphe pas : à peine Trump élu, on entendait dire en France que le suffrage universel, français ! n’aurait pas permis sa victoire, à peine Boris Johnson triomphait-il que Le Monde expliquait qu’avec la proportionnelle, à la française ! il aurait perdu. C’est bien la peine de vomir le nationalisme et d’embrasser le multiculturalisme… Quand Orban, qui n’essaye pas de ruiner les partis d’opposition, est réélu, on explique que ses manières sont illibérales, et on en donne pour preuve qu’il démissionne les vieux juges communistes qui furent du côté de la dictature – alors qu’en France, on nomme un parquet aux ordres pour mieux l’établir, ce qui est subtilement libéral et démocratique. Les mêmes commentateurs se satisfaisant d’ailleurs que notre merveilleux système, français ! prive de représentation des millions d’électeurs qui votent obstinément pour le même parti à tous les premiers tours – mais il apparaît que, dans ce cas, la loi est bien faite.

Oui, la loi est bien faite, et la justice, et la police, et les hautes autorités transparentes, et les parquets financiers, et les préfets, tous ces gardiens vertueux qui nous demandent un décompte scrupuleux de nos actions, à nous, vile tourbe, et nous admonestent, nous morigènent, nous gourmandent, nous condamnent, nous punissent, nous frappent, nous mutilent et nous déshonorent, au nom de la fraternité, pendant que le Premier ministre s’asseyait sur la Constitution pour garder auprès de lui un Delevoye dont la première vertu servile était d’avoir montré qu’il savait s’assoir sur la loi ; pendant que le ministre de l’Intérieur assure à ses gardes prétoriens que leur retraite, à eux, ne sera pas touchée, au nom de l’égalité ; pendant qu’à l’Assemblée nationale et au Sénat, pour notre bien, et au nom de la liberté, les «représentants» rivalisent d’imagination pour nous priver des libertés de s’associer, d’épargner, de s’exprimer, de penser. Le pouvoir macronien, qui entend régénérer la nation en la dissolvant, considère que nos libertés ne sont pas un droit mais une concession de sa part, momentanée et soumise à son bon vouloir.

Nos institutions nous emprisonnent. Changeons-en ?

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