Brexit : risques de blocage à la sortie de l’Eurotunnel

Brexit : risques de blocage à la sortie de l’Eurotunnel© REUTERS/Phil Noble
Un panneau de signalisation à proximité du tunnel sous la Manche.

La sortie de Londres de l'Union européenne se fera-t-elle sous la forme d'un «hard Brexit» ? Selon l'économiste Jean-Marc Sylvestre, cette option pourrait avoir de sérieuses conséquences sur le trafic dans le tunnel sous la Manche.

Dans une lettre détaillée publiée par la fondation Robert Schuman, Jacques Gounon, le président directeur général de Getlink (ex-Eurotunnel), a mis en garde les Européens sur les conséquences catastrophiques qu'aurait le choix contraint d’un «hard Brexit», c’est-à-dire une double frontière à l’entrée comme à la sortie du tunnel sous la Manche avec contrôles douaniers. Compte tenu du temps que prendraient les contrôles avec le trafic actuel, il faudrait s’attendre à plus de 50 kilomètres de queue de chaque côté du Channel, avec des heures, voire des jours d’attente. L‘encombrement probable serait ingérable et il aboutirait rapidement à une diminution du trafic dans des proportions importantes. 

Ce qui est étonnant dans cette affaire du Brexit, c’est que ses promoteurs n’ont jamais imaginé ce qui pourrait se passer en cas de blocage du tunnel.  

Jacques Gounon rappelle que le tunnel sous la Manche a été créé il y a 25 ans et a permis de relier l’île de Grande-Bretagne au continent par une voie souterraine construite 100 mètres sous la mer, mais l‘Angleterre n’en est pas moins restée une île. 

La frontière maritime a été  simplement remplacée par une frontière terrestre. Et ce tunnel a tout changé dans le développement des échanges.

Les chiffres du trafic sont évocateurs:

- 21 millions de passagers passent cette frontière chaque année. Il n’y a pas d’autre exemple au monde de frontière avec un trafic aussi dense ; 

- 2,5 millions de voitures ;

- 1,6 millions de camions ;

- des milliers de TGV et de trains de marchandises ; 

- 115 milliards d’euros de marchandises échangées, soit 25% du commerce réalisé entre la Grande-Bretagne et le continent européen. Enfin, Eurotunnel représente une manne de 250 000 emplois (directs et indirects) de chaque côté de la Manche. 

Tous les secteurs bénéficient de l’effet d’Eurotunnel, mais la Grande-Bretagne l’utilise plus que les Européens du continent. Ce qui signifie qu’une paralysie durable de l’infrastructure serait plus douloureuse à vivre et plus pénalisante en cas de blocus du trafic pour les Anglais que pour les Européens. Ce qui est extraordinaire, dans cette affaire, c’est que les avocats du Brexit n’ont jamais cherché à connaitre ces chiffres et par conséquent, n’ont jamais étudié de solutions alternatives. 

Encore faut-il que l’accord soit signé

Enfin, ce tunnel a permis d’économiser plus d’un milliard de tonnes d’émissions de CO2. C’est sans doute l’infrastructure de transports la plus propre au monde, pour la performance la plus efficace. Bien que méconnue. Tous les écologistes du monde devraient saluer cette construction de l’intelligence humaine, qui prouve une fois de plus que l’écologie n’est pas antinomique de la croissance et de l’activité.  

Dans le rapport très technique établi par Jacques Gounon, les flux d’échanges se répartissent en trois grandes catégories.

Il y a d’abord les flux de pièces qui approvisionnent les usines britanniques 24 heures sur 24. Sans rupture avec un départ de navette toutes les 8 minutes. Toute l’industrie automobile dépend de ce lien vital qui achemine des composants venant d’Allemagne, de France, de Hongrie, d’Espagne etc. 

Le second type de flux est celui des livraisons express. Ces flux sont alimentés par le commerce en ligne et Amazon en est le premier utilisateur. Ce flux permet de réduire le délai de livraison à un jour. Chaque jour, le tunnel voit passer plus d’un million de colis express dans les deux sens. 

Le troisième type de flux est celui des produits frais. Fruits et légumes, principalement. Depuis 1994, année d’ouverture du tunnel, l‘alimentation des Anglais en produits alimentaires transite par le tunnel et a changé de nature et gagné en fraicheur. Depuis Eurotunnel, les Anglais sont devenus de très gros consommateurs de fruits et légumes en provenance de France, d’Espagne ou d’Italie. 

Au-delà des montagnes de chiffres, l’enjeu pour tous est bien évidemment de maintenir ces flux d’échange. Faire en sorte que les différents contrôles frontaliers freinent le moins possible les passages de camions ou de passagers. Les dirigeants d’Eurotunnel acceptent les engagements de Theresa May, pour que ces flux passent sans friction et ce, malgré le Brexit. Cela dit, encore faut-il que l’accord soit signé. 

L'utilisation accrue du digital, qui a permis de s’exonérer d’un arrêt aux péages, devrait permettre d’accélérer les procédures de contrôles douaniers si, par malheur, on voulait les réintroduire. Sauf qu’ils ne règleront pas tous les problèmes. 

Un blocage du tunnel sous la Manche ou même un alourdissement des procédures aurait donc des effets catastrophique

Selon Jacques Gounon, le diable risque de se loger dans les détails dès qu’on voudra remettre en place des droits de douane : «Un camion qui fait du transport express peut transporter jusqu’à 8 000 petits colis dans son camion. Chaque petit colis peut contenir 2 à 3 marchandises différentes, cela fait potentiellement 10 à 20 000 objets différents dans un seul camion. Chacun de ces objets a été vendu par le commerçant avec un engagement de livraison express (le lendemain) et parfois sur un créneau horaire d’une précision d’une demi-heure. Pour ce flux, qui pèse 12 milliards d'euros par an, il serait irréaliste d’effectuer des contrôles de tarifs douaniers non dématérialisés. Il est indispensable que les contrôles ne soient pas bloquants pour la marchandise en camion, puisque ce sont d’autres marchandises qui le subiraient, et derrière, toute une industrie. Je suis confiant sur le fait que collectivement l’industrie du transport, dont nous faisons partie, et les autorités arriveront à construire un système intelligent de contrôles douaniers dématérialisés, grâce aux technologies de l’information. Il y faudra la détermination de tous. Je suis heureux d’entendre les représentants du gouvernement britannique affirmer qu’ils ne mettront aucune contrainte qui risque de bloquer d’une façon ou d’une autre le principe désormais sacré du "sans friction". Je souhaite vivement que le même principe soit affirmé coté européen qui a autant – si ce n’est plus – à gagner de la compétitivité́ de cette route commerciale unique.»

Un blocage du tunnel sous la Manche ou même un alourdissement des procédures aurait donc des effets catastrophiques. Jacques Gounon, comme beaucoup d’Européens du continent et des iles britanniques, sont convaincus de pouvoir trouver des solutions. C’est la raison pour laquelle beaucoup plaident pour un allongement des délais de mise en place. 

Le risque qui pèse sur l’Eurotunnel, comme sur la frontière irlandaise, c’est que quelques «Hard-Brexiters-radicaux» en fassent un symbole et arrêtent le processus de compromis – ce qui est le cas actuellement. C’est d’autant plus grave qu’il n’existe pas de solution politique moins dans l’immédiat. Il va falloir laisser au temps, le temps de faire son œuvre. Et espérer trouver une issue de secours.

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