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Jacques Nikonoff est professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8. Il est également porte-parole du Parti de l’émancipation du peuple (ex-M’PEP).

Jacques Nikonoff : «L'Allemagne n’a plus besoin de l’Europe politique»

La chancelière allemande Angela Merkel Source: Reuters
La chancelière allemande Angela Merkel

Professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’Université Paris 8, porte-parole du Parti de l’émancipation du peuple, Jacques Nikonoff continue à explorer la « nouvelle question allemande » dans sa chronique pour RT France.

La semaine dernière j’ai montré comment la «question allemande» avait été celle de l’unité de l’Allemagne et de la nostalgie impériale, alors que la «nouvelle question allemande» est aujourd’hui celle de la tentation impériale.

La classe politique et une partie des intellectuels évoquent désormais sans retenue les ruptures psychologiques et politiques en cours en Allemagne. La plus grande de ces ruptures concerne l’affirmation par l’Allemagne de son nouveau statut de puissance, concept longtemps tabou jusqu’à la fin de l’ère Kohl. Il s’agit d’une mutation fondamentale, mal perçue hors d’Allemagne. C’est le retour d’une grande puissance continentale capable d’exercer une influence mondiale. Cette influence mondiale existe déjà sur le plan économique puisque l’Allemagne est devenue le premier exportateur mondial, avant d’être détrônée par la Chine en 2009. Mais cette influence ne peut plus simplement se limiter au domaine économique, la classe dirigeante allemande aspire à une influence politique. Pour y parvenir, la première étape est de faire de l’Europe une Europe allemande, en particulier grâce à l’euro.

Gerhard Schröder, qui a été chancelier, dirigeant du SPD, le Parti social-démocrate allemand, a joué un rôle pionnier dans cette stratégie. Il avait à ses côtés une excellente caution, le vert Joschka Fischer, ancien pacifiste, qui était son ministre des Affaires étrangères. Ils ont réconcilié l’opinion publique allemande, les partis politiques – et notamment une large partie de la gauche – avec la notion de puissance. Helmut Schmidt, de son côté, a précisé la  stratégie à suivre : «Je pense qu’il existe une probabilité d’au moins 51% pour qu’au cours des vingt prochaines années on voit émerger un noyau dur au sein de l’Union. Ce noyau comprendrait les Français, les Allemands, les Néerlandais - pour ce qui est des Italiens, j’ai quelques doutes. Je suis pratiquement sûr que les Britanniques n’en feront pas partie, et la même chose pourrait être vraie des Polonais. Il ne s’agirait pas d’un noyau dur défini par des documents écrits, mais d’un noyau dur de facto, pas de jure […] Ce noyau dur ne se limiterait sans doute pas au domaine des monnaies, mais interviendrait probablement sur le terrain de la politique étrangère à mener par exemple vis-à-vis de la Chine, de l’Iran, de l’Afghanistan ou d’une nouvelle coalition d’États musulmans.»

L’Allemagne, disposant désormais d’une véritable capacité d’action en matière de politique étrangère et de sécurité, s’est imposée comme un acteur reconnu dans le cadre de la gestion internationale des crises. La Bundeswehr est l’ «outil de la politique de sécurité allemande». Son budget de la défense a considérablement augmenté ces quinze dernières années, pour rattraper celui de la France et de la Grande-Bretagne. Mais nul ne peut ignorer que le poids des dépenses militaires allemandes se décide à… Washington !

Joschka Fischer s’alarme maintenant de cette stratégie à laquelle il a pourtant donné la première impulsion : «Il n’est plus possible d’ignorer le changement fondamental d’orientation stratégique de la politique européenne de l’Allemagne. Objectivement, la tendance est à une ‘‘Europe allemande’’.» L’Allemagne, en effet, a les choses bien en main et impose sa volonté à tous les autres pays membres de l’Union européenne, particulièrement dans la zone euro. Ulrich Beck s’en inquiétait lui aussi lorsqu’il critiquait la chancelière fédérale allemande Angela Merkel qui «profite de la crise monétaire pour redéfinir la politique budgétaire de la zone euro dans l’optique d’une Europe allemande».

L’un des plus clairvoyants, en France, concernant la mutation allemande, était le général Pierre-Marie Gallois, ancien de la France Libre et du réseau de résistance Combat, mort en 2010 à l’âge de 99 ans. Il fut un ardent militant pour le «non» au référendum sur le projet de traité constitutionnel européen en 2005. Pour lui, le projet allemand issu de la réunification «est de faire de l’Europe un empire. Qu’est-ce qu’un empire ? C’est la juxtaposition d’États différents sous une même autorité.» Précisons que cette stratégie a été encouragée par les dirigeants américains qui ont souhaité très tôt réhabiliter l’Allemagne et la réarmer car elle était en première ligne face à l’URSS et aux pays du Bloc de l’Est. Ils avaient besoin d’elle pour absorber le premier choc des chars soviétiques censés déferler, selon leurs plans stratégiques, sur l’Europe de l’Ouest. L’Allemagne est rapidement devenue indispensable aux Occidentaux. Les dirigeants allemands ont pris conscience que leur pays était certes au centre de l’Europe sur le plan géographique, mais qu’il pouvait aussi devenir la superpuissance européenne comme les États-Unis étaient la superpuissance mondiale. Tout ceci, bien entendu, avec l’accord des dirigeants américains.

En portant l’étendard de la construction européenne, et même en s’érigeant comme modèle de vertu et de rigueur, les dirigeants allemands actuels pouvaient donner l’impression qu’ayant tenu compte des leçons de l’histoire, ils se mettaient désormais au service d’un projet collectif. Mais considérant que l’Allemagne était la seule capable de porter cette vertu et cette rigueur, ses dirigeants en ont conclu que ce serait à leur pays de diriger l’Europe. C’est ainsi que l’Allemagne est devenue la maîtresse du jeu européen. Par exemple, quand l’Allemagne juge qu’un traité n’est pas conforme à sa Constitution, ce n’est pas sa Constitution qu’elle modifie comme la France l’a déjà fait à cinq reprises depuis 1992, c’est le traité lui-même ! Les dirigeants allemands imposent des solutions allemandes à l’Union européenne, et ne veulent pas de solutions européennes pour l’Allemagne. Si le marché européen est nécessaire à l’Allemagne sur le plan économique, elle n’a plus besoin de l’Europe politique et ne veut pas être embarrassée par les pays du Sud. Les dirigeants allemands, pour assurer la promotion politique de l’Allemagne, font même tout ce qu’ils peuvent pour empêcher la création d’une éventuelle Europe politique. La Grèce, pour ne prendre que cet exemple, était un caillou dans sa chaussure... jusqu’à la reddition d’Athènes le 12 juillet 2015.

La suite la semaine prochaine…

 

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