Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Le Monde, la guerre hybride, et l'arroseur arrosé

Le Monde, la guerre hybride, et l'arroseur arrosé© Maxim Shemetov Source: Reuters
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Revenant sur un récent réquisitoire du Monde contre Moscou, le rédacteur en chef du mensuel Ruptures Pierre Lévy démontre comment la directrice éditoriale du journal s'emmêle les pinceaux... avant que sa plume ne se retourne contre elle-même

«La vérité, victime de la guerre», tel est le titre d’une chronique parue récemment dans Le Monde (26/04/18). Il eût été plus conforme au texte de l’intituler : «La vérité, victime de la Russie». C’est en effet un long réquisitoire contre Moscou que la directrice éditoriale du quotidien du soir, Sylvie Kauffmann, propose à ses lecteurs. Sans grande surprise et pêle-mêle, tout y passe : attaque chimique contre la Ghouta syrienne, affaire Skripal, drame du vol de la Malaysian Airlines, Ukraine, Crimée, guerres hybrides…

A chaque fois, Vladimir Poutine est pris la main dans le sac des mensonges, de la mauvaise foi, de la propagande éhontée. Une des caractéristiques qui donnent un «tour nouveau» à la situation internationale actuelle est «le recours à la contre-vérité en temps de paix par la Russie, orfèvre en la matière». Au passage, la rédactrice décoche quelques rafales en direction d’Emmanuel Todd, et d’Alexis Corbière (LFI), coupables de complicité plus ou moins volontaire.

Elle tire en revanche un coup de chapeau à Emmanuel Macron en rappelant les amabilités récentes de ce dernier à l’égard de son homologue russe. Selon le président français, Vladimir Poutine «a répandu beaucoup de fausses nouvelles. Il a une propagande très forte et il intervient partout, en Europe et aux Etats-Unis, pour fragiliser nos démocraties».

Et cette fois, Sylvie Kauffmann, véritable chevalier blanc de la vérité, tient la preuve ultime de la culpabilité russe. Elle a mis la main sur un quasi-aveu, sous la plume du chef d’Etat-major russe. Dans un article publié en 2013 par une revue de défense, Valeri Guerassimov évoque «le recours aux forces d'opérations spéciales et à l'opposition interne, de façon à créer un front opérationnel permanent dans tout le territoire de l'Etat ennemi, ainsi que des actions informationnelles, avec des moyens constamment perfectionnés». Et notre consoeur de conclure triomphalement : «La guerre hybride est née». Le lecteur comprend évidemment : dans les cerveaux et les intentions russes.

Hélas ! Dans son enthousiasme, la rédactrice a simplement omis de citer le contexte dudit article. Loin de constituer un (au demeurant étrange) aveu, celui-ci traite des conflits militaires «qui sont liées aux soi-disant révolutions de couleur en Afrique du Nord et au Moyen-Orient». Autrement dit, il propose son analyse des… méthodes occidentales.

S’il ne s’agissait pas du quotidien de référence, forcément au-dessus de tout soupçon, un mauvais esprit aurait donc pu penser à une Fake news.

La lecture de la chronique du Monde réserve en outre une autre perle. On vient en effet d’apprendre que la participation française aux bombardements sur la Syrie effectués dans la nuit du vendredi 13 avril dernier a été complétée «par une opération conjointe de cyberinfluence sur les réseaux sociaux». Si les mots ont un sens, cela pourrait bien signifier que l’armée française a répandu des mensonges sur Facebook et Twitter pour tenter de justifier l’opération auprès des citoyens.

Or, cruelle ironie, ce scoop – car c’en est un – manifestement tiré de bonnes sources figure… en page 3 de l’édition du Monde du jour même où est parue la chronique de la directrice éditoriale. Sans doute celle-ci n’avait-elle pas lu l’article de sa consœur, Nathalie Guibert, spécialiste des questions militaires pour la rédaction du quotidien.

Sans quoi Sylvie Kauffmann n’aurait peut-être pas eu l’imprudence d’écrire que manipuler la vérité «fait à présent partie des armes de guerre des puissances non démocratiques». Ou bien faut-il comprendre que la France macronienne – et Le Monde – appartiennent désormais à cette sinistre catégorie ?

 

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