Sacrifier le droit à la vie privée à la lutte contre le terrorisme est «un enjeu faussé»

Manifestation du 4 mai © Capture d'écran du compte de Tweeter de joujou74_
Manifestation du 4 mai

Eva Blum-Dumontet, chargée de plaidoyer française auprès de Privacy International, est persuadée que les droits à la sécurité et à la vie privée peuvent coexister même si les gouvernements peinent à reconnaître cette réalité.

RT France : Est-ce que la loi renseignement française est capable de lutter contre le terrorisme ?

Eva Blum-Dumontet : Aujourd’hui, on utilise l'excuse de lutter contre contre le terrorisme pour limiter le droit de la vie privée, pour limiter nos libertés civiques fondamentales. Donc, la question n’est pas de savoir finalement si cela permettra de limiter de futures attaques terroristes parce qu'on n'en sait rien. Les services de renseignement l'espèrent probablement, mais ils n'en savent rien non plus. Par contre, ce qu'on sait, c'est que notre droit à la vie privée va en pâtir, ça c'est absolument certain.

RT France : Comment est-ce que la loi renseignement influera sur les droits individuels ?

Eva Blum-Dumontet : Il faut savoir que cela va jouer à plusieurs échelles. D’un part, désormais, tout le trafic sur internet va être scanné, analysé et il y aura des algorithmes qui vont être cherchés. Par exemple, toute personne qui va vouloir acheter des billets pour partir en Turquie pourrait potentiellement se retrouver sur une liste de terroristes en puissance. Ça c’est d’une part, effectivement, une attaque fondamentale au droit à la vie privée sur internet. Ce qui va se passer aussi, c'est la manière dont les services secrets vont avoir le droit d'intercepter les communications.

Si vous prenez par exemple, une personne qui est suspectée d'actes terroristes, si elle appelle son voisin ou une personne de sa famille qui n'a aucun lien avec les activités suspectées, les services secrets vont également pouvoir intercepter leurs communications. On se retrouve dans quelque chose de très large, où les communications de personnes complètement étrangères à des activités terroristes vont pouvoir être interceptées.

RT France : Est-ce qu’il faut sacrifier la vie privée à la lutte contre le terrorisme ?

Eva Blum-Dumontet : Non, je pense que c’est fondamentalement un enjeu qui est faussé. Il ne s’agit pas de sacrifier la sécurité en faveur du droit à la vie privée. Fondamentalement, le droit à la sécurité et le droit à la vie privée sont des droits qui peuvent tout à fait coexister. Il s’agit juste d’appréhender le fait qu’on doit pouvoir poser des limites. Par exemple, chez soi, on pourrait parfaitement avoir des accidents domestiques ou être agressé mais on n'installe pas des caméras de surveillance pour autant, leur absence nous semble normale: on estime que le risque est suffisamment limité. Mais aujourd'hui, ce qui se passe, c'est que l'interception des communications en masse n'aide pas les services secrets. Ce qu'on voudrait voir mis en place, c'est justement au contraire, des techniques de surveillance plus efficaces, où vraiment les gens qui sont suspectés d'être liés à des activités terroristes seraient les seuls à être visés.

RT France : Pourquoi est-ce que le gouvernement a négligé l’avis de l’ONU qui estime que la loi renseignement française n'est pas optimale ?

Eva Blum-Dumontet : L’avis de l’ONU est très récent alors que cette loi a été préparée pendant plusieurs mois. C'est quelque chose que l'on constate malheureusement déjà depuis les révélations Snowden, c'est que les Etats choisissent fréquemment d’ignorer les recommandations à la fois de l’ONU mais aussi de l'Union européenne sur les questions du droit à la vie privée. Et c'est un combat qu'on espère voir basculer : on aimerait que les Etats prennent davantage en considération les recommandations des institutions internationales.

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