Expert économique : la portée réelle de la lettre de Dominique Strauss-Kahn est minime

Dominique Strauss Kahn Source: Reuters
Dominique Strauss Kahn

Dans une interview à RT France, Dominique Carreau professeur émérite de droit international économique à l'Université de Paris, a qualifié d’inutile la lettre de Dominique Strauss-Kahn concernant la crise grecque «à ses amis allemands».

Samedi 18 juillet, l’ancien directeur du Fonds monétaire international Dominique Strauss-Kahn a diffusé sur son compte Twitter une lettre en anglais, allemand et français disant que les mesures imposées à la Grèce vont installer «un climat dévastateur» pour l'unité européenne, accusant ainsi l’Allemagne d’imposer un «diktat».

RT France : Pourquoi est-ce que Dominique Strauss-Kahn, qui était un des architectes de la crise grecque à l’époque de sa présidence au FMI, dénonce le diktat européen maintenant ?

Dominique Carreau : Certainement parce qu’il a changé d’avis, il n’est plus en position d’agir sur les événements, parce que ce qui est fait aujourd’hui est le prolongement de ce qui a été fait hier. Il n’y a rien de nouveau. Comme la situation grecque s’est détériorée, les conditions demandées à la Grèce sont aujourd’hui plus strictes que celles qui étaient demandées quand il y a eu la première aide et quand Monsieur Strauss-Kahn était au Fonds monétaire international.

RT France : Quel est la portée réelle de ce qu’il a dit ?

Dominique Carreau : Il est évident qu’il a été extrêmement critiqué pour avoir fait ces déclarations sur la crise grecque et en particulier sur la position de l’Allemagne parce que c’est quelque chose qui ne correspond pas à ce qu’il avait fait dans le passé. C’est surprenant qu’il a réagi comme ça. Mais c’est un professeur, et derrière un professeur il y a toujours un provocateur. Il a raconté l’histoire d’une façon assez détournée et orientée, mais je ne crois pas que c’est en parlant de ce qui s’est passé qu’on arrivera à une solution qui permettra d’arranger le futur.

Et il ne faut pas oublier non plus que Dominique Strauss-Kahn est aussi un peu responsable de tout ce qui est arrivé parce qu’il était tout de même ministre de l’Economie lorsque la Grèce est entrée dans la zone euro. Il faisait partie de ce qui ont été d’accord pour l’entrée de la Grèce dans l’euro, alors que tous savaient qu’il y avait des problèmes, que les comptes étaient faux, ils l’ont fait. Et maintenant c’est un peu fort pour les gens qui étaient responsables à l’époque de dire que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire.

RT France : Etes-vous, personnellement, d’accord avec son analyse des faits ?

Dominique Carreau : Il y a des faits qui sont exacts, c’est évident. Mais maintenant, la manière dont il présente la solution c’est quelque chose qui assez explosif, parce l’idée essentielle c’est de dire que la dette de la Grèce aujourd’hui est beaucoup trop élevée et il a peut-être raison. Mais ce qu’il ne faut pas oublier non plus, c’est que la dette de la Grèce est une dette dont les créditeurs sont des Etats et des organisations internationales, l’Union européenne, ça veut dire des impôts pour les contribuables.

Ainsi quand on fait une réduction de dette et que ce sont des banques, comme c’est arrivé lors de 2010 pour la Grèce, où des banques ont perdu presque 70%, c’étaient les banques, c’était de l’argent privé, même s’il y avait des incidences publiques. Mais aujourd’hui c’est l’argent des états, c’est-à-dire l’argent des contribuables et c’est pour ça que le FMI ne peut pas accepter la moindre réduction de la dette des pays. Parce que l’argent du FMI, c’est l’argent de ces états, cela veut dire l’argent des contribuables de ces états.

Ainsi, si on dit qu’il faut diminuer la dette grecque, ça constitue une dépense publique supplémentaire pour les contribuables européens. Je trouve que c’est un peu facile de jouer avec l’argent des contribuables. Très probablement il faudra faire quelque chose, mais les annulations dette c’est quand même extrêmement grave à l’égard des Etats, et à ma connaissance cela ne s’est jamais produit dans le cadre de l’euro.

Quand il y a eu des problèmes que ce soit avec l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne, il n’y a peu de remises de dette. Il a fallu que ces pays continuent de payer comme c’était prévu. Déjà là, la Grèce a des échéances qui sont assez longues, et des taux d’intérêt qui sont bas. Alors, allonger les échéances et baisser les taux d’intérêt encore comme le suggèrent les Allemands, ça me semble quelque chose qui est déjà plus acceptable. Mais baisser le montant nominal même de la dette, représente quelque chose extraordinaire. C’est vraiment énorme et c’est pour ça que ces propositions ont été reçues un peu fraichement.

RT France : Pensez-vous que cette lettre de Dominique Strauss-Kahn aura un impact quelconque sur les fonctionnaires ou c’est juste une proposition en l’air ? Est-ce que ça va changer quelque chose dans la politique des institutions européennes ?

Dominique Carreau : Il y a déjà un gros montant d’investissement parce que j’ai vu 10 ou 12 milliards d’euros, c’est une somme très importante, pour faire des investissements en Grèce, ça c’est très bien parce que c’est l’avenir, ça créé des emplois, les industries sont soutenues. Mais la dette même à l’égard de l’UE, les fonctionnaires, ils en sont responsables de cette dette. Ce n’est pas leur argent, c’est l’argent de toute la communauté.

Ainsi, si vous voulez dire qu’«on va rembourser 30% ou 40% de moins, il faut un accord international, il faut l’unanimité, et on voit mal qu’il puisse y avoir aujourd’hui, même au sein du groupe de la zone euro une unanimité des états pour dire «non, on annule partiellement cette dette». Parce que c’est une dette encore interétatique. Et il y a évidemment quelque chose qui est très important là-dessus, c’est que ça créerait un précédent considérable.

Parce que quand il y a eu toutes ces renégociations de la dette, on a bien vu que les pays qui étaient parfois les plus durs avec la Grèce c’étaient justement les plus petits pays qui ont dû faire des réformes considérables à une période de rigueur très marquée et qui continuaient néanmoins à respecter leurs obligations et à rembourser leur dettes. Ainsi si on dit qu’il suffit «d’être trop endetté» et finalement être amené à ne plus payer les dettes, ou partiellement, les espagnols diront « pourquoi est-ce qu’on aurait pas la même chose ?»

RT France : Et pourquoi, est-ce que cette lettre consacrée «à ses amis allemands» a provoqué autant de réaction ?

Dominique Carreau : Parce que Monsieur Strauss-Kahn est une personnalité connue à la fois pour ses activités privées aussi que pour ses activités intellectuelles puisque c’est un homme très intelligent, tout à fait remarquable qui a été un bon dirigeant du FMI. Ainsi, cela ne passe pas inaperçu. Et c’était l’homme qui était au premier plan en Grèce. Il ne faut pas oublier qu’en France par exemple, le parti d’extrême gauche de Monsieur Mélenchon l’avait qualifié d’«affameur du peuple», pour avoir présidé une institution qui avait émis des conditions strictes. Mais ce sont des conditions «standard», qui n’ont pas été plus strictes pour la Grèce que pour d’autres pays. La réalité c’est que la Grèce est un pays surendetté, qui n’est plus libre de ses décisions. Il faut donc que ces pays surendettés se soumettent à une cure d’austérité sérieuse pour se remettre sur les pieds.

Et le problème c’est de réduire le niveau de vie, le train de vie de l’Etat, où ses dirigeants ont été impécunieux et ont dépensé de l’argent à tort et à travers. C’est facile de le dépenser, mais quand on en a plus il faut faire des économies et c’est extrêmement pénible. Presque tous les pays sont aujourd’hui dans cette situation, en Europe du moins.

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