Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Crise politique et crise de nerfs

Crise politique et crise de nerfs© Charles Platiau Source: Reuters
Emmanuel Macron

L'actuelle crise politique en France, liée à la démission de quatre ministres en 48 heures, pourrait annoncer, dans une destructrice confrontation au réel, le début de l’éclatement de la «bulle» Macron, estime l'économiste Jacques Sapir.

Ce qui devait être un «simple remaniement technique», se transforme en cauchemar (ou presque) pour Emmanuel Macron et son Premier-ministre, Edouard Philippe. La démission de quatre ministres, plus ou moins compromis dans différentes affaires, depuis le 19 juin, soit madame Goulard et madame de Sarnez et messieurs Ferrand et Bayrou, secoue le cocotier. Elle fait tâche. On notera que deux de ces quatre ministres, madame Goulard et monsieur Bayrou, occupaient des portefeuilles régaliens : la défense et la justice. Cela fait effectivement beaucoup.

Surtout que l’on peut penser que l’on n’en restera pas là. Le nom de madame Pénicaud, ministre du Travail, est désormais cité de manière récurrente en liaison avec le financement du voyage d’Emmanuel Macron en Californie en 2016.

Bref, trois jours après l’élection de l’Assemblée nationale qui donne une majorité absolue au président, le voici confronté aux vieux démons de la politique française, avec une crise politique, en bonne et due forme, doublée d'une crise de nerfs de la part d’une partie des commentateurs politiques.

Si le gouvernement d’Emmanuel Macron se réduit à une alliance entre certains des plus modérés des ex-membres des Républicains et certains socialistes en rupture de ban et de parti, le renouvellement politique tournera court

Bien entendu, on dira que ceci n’est qu’une péripétie. Cela reste néanmoins à prouver. On dira aussi que cela permet à Emmanuel Macron de se dégager à moindre fais de l’emprise du Modem (dont trois sur quatre des ministres démissionnaires faisaient partie), et que cela pourrait permettre à la famille politique d’origine du Premier ministre, monsieur Philippe, de revenir aux affaires. Que monsieur Philippe et monsieur Darmanin, ex-UMP et Républicains ne voient pas d’un mauvais œil la déconfiture actuelle du Modem ne fait aucun doute. Sauf que, justement, toute la communication d’Emmanuel Macron reposait sur la notion d’équilibre entre les différentes forces politiques. Cet équilibre est aujourd’hui mis à mal. Si le gouvernement d’Emmanuel Macron se réduit à une alliance entre certains des plus modérés des ex-membres des Républicains et certains socialistes en rupture de ban et de parti, le renouvellement politique tant promis, et en un sens tant attendu, tournera court.

On peut assurément penser qu’il en faudrait plus pour distraire notre nouveau Président de ses grands projets. Il n’a nullement besoin du Modem pour avoir une majorité à l’Assemblée nationale. De plus, le groupe des Républicains vient de se diviser et une vingtaine de députés, par l’odeur du brouet ministériel alléchés, se préparent à rejoindre la majorité présidentielle. Sauf que, dans ce cas, cela marquera de plus en plus à droite Emmanuel Macron. Or, une partie de son succès reposait justement sur l’ambiguïté qu’il avait su faire régner sur ce point. S’il est renvoyé aux classiques équilibres de la vieille politique, il ne faudra guère longtemps pour que l’on soulève, aussi, la question de la légitimité même de l’Assemblée. Rappelons que cette dernière ne fut élue que par 38,5% des inscrits, un triste record dans les annales de la République.

Emmanuel Macron se voyait bien en joueur de flûte de Hamelin

Les tractations en cours vont donc viser à reconstruire la façade de l’édifice macronien. Nul ne doute qu’il y aura nombre de journalistes pour applaudir et féliciter le président et le Premier ministre. En ces jours de fête de la musique, il est cependant un instrument que l’on commence à entendre beaucoup : le pipeau.

Emmanuel Macron se voyait bien en joueur de flûte de Hamelin. Au son entraînant de son instrument, il conduisait les Français, hypnotisés, sur la route du néo-libéralisme et du fédéralisme européen. Mais, si sa flûte magique, qui a réussi à enchanter une large partie des médias tant en France qu’à l’étranger, devait se révéler n’être que le traditionnel pipeau dont on apprend à jouer dans tous les cabinets ministériels depuis de nombreuses générations, il se prépare à de grosses désillusions.

Car, c’est la confrontation au réel qui peut s’avérer la plus destructrice pour le projet macronien. Confrontation aux questions économiques et sociales, comme on le pressent avec la question de la réforme du code du travail. Signalons ici que l’Insee, dans sa note de conjoncture du mois de juin, détruit largement l’idée macronienne que les rigidités du code du travail seraient à l’origine du chômage. Mais aussi confrontation au réel sur la question de la moralisation de la vie politique ou du terrorisme islamiste. Enfin, Emmanuel Macron n’échappera pas à une confrontation avec le réel en ce qui concerne les relations franco-allemandes. Et cette confrontation pourrait bien faire éclater toutes les illusions qui, encore aujourd’hui, entourent son projet.

Le fait que cette crise politique survienne un mois à peine après la formation du gouvernement est significatif

La crise politique actuelle – car quand quatre ministres démissionnent en 48 heures dont deux régaliens sur quatre (le ministre de la Défense et celui de la Justice), c’est bien d’une crise politique qu’il s’agit – pourrait être le début de l’éclatement de la «bulle» Macron. Le fait que cette crise politique survienne un mois à peine après la formation du gouvernement est significatif. Quels que soient les artifices dont le président de la République usera pour chercher à redorer son blason, il vient d’entrer dans cette spirale qui voit les dirigeants de notre pays, parce qu’ils sont incapables ou se refusent à apporter des solutions réelles aux problèmes des Français, perdre – plus ou moins rapidement – de leur popularité. Mais, pour un homme élu par défaut et appuyé par l’Assemblée nationale la plus mal élue de la Ve République, et certainement la moins apte à faire face aux défis auxquels le pays est confrontés, cette perte de popularité pourrait prendre véritablement un tour tragique.

Source : russeurope.hypotheses.org

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