Un économiste décrypte pour RT les propositions d'Emmanuel Macron en matière d'emploi

Un économiste décrypte pour RT les propositions d'Emmanuel Macron en matière d'emploi© Jean-Paul Pelissier Source: Reuters
Emmanuel Macron

Officiellement candidat à la présidentielle française, l'ancien banquier et ministre de l'Economie est attendu sur ses propositions économiques. Philippe Béchade, président des Econoclastes, les décortique et en relève les oublis et lacunes.

RT France : Lors de l'annonce de sa candidature, Emmanuel Macron s'est positionné comme le candidat de la jeunesse et des «plus faibles». Une de ses propositions phare en matière d'emploi, c'est la fluctuation du temps de travail selon l’âge. Selon lui, les jeunes devraient travailler plus de 35 heures par semaine et les travailleurs plus aguerris, dès 50 ans, devraient descendre autour de 32 ou 30 heures. Cette mesure pourrait-elle relancer l’attractivité du travail des jeunes ? 

Philippe Béchade (P. B.) : L'attractivité, je ne sais pas. L’efficacité certainement. Mais cela existe déjà dans la pratique. Je ne connais pas beaucoup de jeunes qui travaillent 35 heures par semaine hormis les fonctionnaires. Ceux que je connais dans les Syntec, les milieux de la finance font beaucoup plus d’heures que ça. Sans parler de ceux qui travaillent dans l’artisanat, premier co-créateur d’emploi en France, et qui ne comptent pas leurs heures supplémentaires.

Mais effectivement rendre plus modulables les horaires de travail, les adapter en fonction de l’état de santé physique et psychologique des salariés, ça me parait tout à fait positif et légitime. Logique même. On se demande pourquoi les politiques n'ont pas songé à le faire avant. Un jeune peut travailler 40-50 heures par semaine quand il y a des commandes, de l’effervescence. Quant aux personnes aux métiers pénibles et qui souhaiteraient ménager leurs organismes après 50 ans, des salariés qui ont des conditions de travail pénible ou stressantes, leur aménager le temps ouvré, sans qu’il y ait de pénalités, ça me parait positif. Il y a beaucoup de pays qui ont aménagé le temps de travail des seniors, sans pour autant aller jusqu’à faire travailler les gens de plus de 70 ans comme aux Etats-Unis.

RT France : Mais une telle mesure ne déstabiliserait-elle pas le travail des seniors justement ?

P. B. : Avec cette proposition, on est justement dans le cas de figure où le principe marche sur le papier mais pas dans la pratique. Il n’y a pas de pire situation que celle qu’on a aujourd’hui pour les cinquantenaires et plus. On a jamais connu une période où aussi peu de gens de cette tranche d’âge était encore en activité. Comme on a instauré des barrières pour éviter justement de trop écrémer les seniors, les entreprises prennent les devants et licencient les gens avant 55 ans, parce qu’après c’est plus compliqué. D’un point de vue pragmatique, il faudrait refluidifier l’emploi et le salariat pour les seniors. Dans la situation actuelle, si vous êtes sorti du circuit à 55 ans c’est mort, vous n'y reviendrez pas. Vous n’êtes pas précaire, vous avez disparu. Dans l'idée de vouloir améliorer la vie des travailleurs de plus de 50 ans, envisager sur la base du volontariat, comme le propose Macron, de réduire son temps de travail est une solution. Mais elle ne rencontrera pas un franc succès auprès des cols blancs. Sauf si des gens sont amateurs de golf et veulent bénéficier d’un jour complet dans la semaine pour aller pratiquer.

Naturellement, tout le monde sera d’accord pour que tous soient protégés dans les périodes de crises, mais avec quel financement ?

RT France : Un des points de campagne d'Emmanuel Macron est d'élargir le droit au chômage aux salariés qui démissionnent, notamment s’ils sont en situation de burn out, mais également aux travailleurs indépendants et aux auto-entrepreneurs. A l’heure où il est de plus en plus difficile de sortir du chômage, de telles réformes peuvent-elles avoir des effets positifs sur le marché de l’emploi ?

P. B. : Ça pourra avoir un effet positif sur la croissance en jouant le rôle d'amortisseur social. Emmanuel Macron précise bien qu’il n’est pas question de réduire les indemnités lors des périodes tendues où un chômage de masse s'instaure. Dans ces périodes, on soutient ceux qui sont hors circuit en estimant que les gens seront plus proactifs dans leurs recherches. Le chômage le plus souvent n’est pas un choix, il a raison de ne pas vouloir pénaliser ceux qui se retrouvent dans cette situation.

Etendre la solidarité aux autoentrepreneurs, pourquoi pas ! Ce sont des statuts très précaires par nature et quand on se retrouve sans chiffre d’affaires ou obligé de fermer boutique à cause des charges, il n'y a pas d'alternative. Mais la question qui compte et à laquelle Macron ne répond pas, c’est comment on finance cette extension. Naturellement, tout le monde sera d’accord pour que tous soient protégés dans les périodes de crises, mais avec quel financement ? Comment étendre la protection aux chefs d’entreprises, qui pour beaucoup sont des petits patrons qui ne bénéficient pas de stock-options ou de parachutes dorés, qui touchent des salaires tout à fait modestes, des artisans… Avec quel argent ? Monsieur Macron n’y répond pas !

Offrir une flexibilité par branche, ça va faire plaisir au MEDEF !

RT France : Emmanuel Macron comme candidat souhaite également que les négociations sociales soient décidées au niveau des branches et des secteurs, comme c'est le cas par exemple en Allemagne ou au Danemark. Dans un pays comme la France avec un taux de syndicalisation à 11%, cette souplesse n’ira-t-elle pas systématiquement en faveur du patronat ?

P. B. : Monsieur Macron n’oublie personne ! Avec la protection chômage étendue aux professions de l'artisanat, aux auto-entrepreneurs, il fait plaisir à la France qui travaille et qui dépend beaucoup de la conjoncture. Offrir une flexibilité par branche, ça va faire plaisir au MEDEF, car les entreprises voudraient jouir de davantage de souplesse. Certains diront que plus de souplesse c’est rendre le salarié corvéable : semaine de 50 heures, suivi d’une semaine de 20, suivi de 2 semaines de chômage technique imposé et on reprend avec une semaine de 50 heures. Voilà à quoi on pourrait aboutir dans le scénario du pire. Il faudra à mon avis fixer des limites, et Emmanuel Macron ne s’est pas encore étendu sur la question. On verra bien. On ne va pas le taxer immédiatement de vouloir favoriser la vision du travail qu’en a le MEDEF. Il faut attendre.

Le dialogue social est toujours quelque chose de positif mais il faut que chacun ait son mot à dire et que son poids démocratique soit respecté. Que ça ne soit pas le MEDEF qui, avec une inflexion du droit du travail, puisse imposer unilatéralement ses vues dans toutes les branches.

Pour débloquer la situation, il y a un point qui me paraît énorme et qu'Emmanuel Macron n'a même pas abordé : la réduction du poids de l’Etat.

RT France : Ces propositions économiques sont-elles aussi innovantes que ce que son mouvement En Marche et lui-même l'annoncent?

P. B. : Pour la France, ça serait innovant mais vous racontez ça à un Coréen, un Allemand ou un Suédois il vous répondra : «Vous en êtes encore à vous demander ce qu’il faudrait faire ?» Pour débloquer la situation, il y a un point qui me paraît énorme et qu'Emmanuel Macron n'a même pas abordé : la réduction du poids de l’Etat. Quand 150 euros sont dépensés pour une heure de travail, il n’en revient que 40 au salarié. Il y avait déjà ce genre de démonstration lors du premier septennat de François Mitterrand, où sur l’équivalent de 120 euros dépensés, 40 revenaient au salarié. Aujourd’hui, c’est infiniment pire. L’Etat prend 110 euros sur une heure de travail, il y a quand même là un véritable souci ! On est le seul pays d’Europe dans ce cas. Et ça, c’est certainement l'un de nos vrais handicaps. Peut-être que Monsieur Macron a l’intention de s’y attaquer... Je ne l’ai pas entendu le dire ce matin.

On ne connaît encore rien sur sa conception de la politique étrangère. La Russie était un gros client de la France ainsi que l’Iran. Sous l’impulsion de la diplomatie américaine, on a boycotté ces deux pays. Ça représente des enjeux de plusieurs dizaines de milliards d’exportations. Est-ce que Monsieur Macron voudrait remettre en cause notre alignement sur la diplomatie des Etats-Unis ? Est-ce que la France voudrait afficher une véritable indépendance économique ? Ça, ça ne serait pas neutre pour nos agriculteurs ou nos industriels. 

RT France : Emmanuel Macron est-il trop centré sur la France elle-même en matière économique ?

P. B. : Ce n’est pas nouveau, il n'est pas le seul. La France centrée sur elle-même, ses concepts. C’est endémique. Depuis 1980, la France pense être à la pointe du modèle social. Ça fait 36 ans qu’on est autiste. On baigne dans un monde mondialisé, ouvert. C’est peut-être pas celui dont on rêve, ou du moins dont rêvent nos intellectuels, mais il est comme ça. Est-ce qu’on va faire avec ou va-t-on continuer à penser que la France est auto-suffisante ? Nos exportations sont une part très importante de notre compétitivité. Réformer le pays, le rendre plus attractif comme le promet Emmanuel Macron pourquoi pas, mais notre rayonnement est aussi lié à des choix politiques. 

Emmanuel Macron développe et focalise sur tout ce qui agaçait Manuel Valls et François Hollande

RT France : D'un point de vue économique et politique justement, avez-vous l'impression que Macron candidat suit une ligne différente de celle de Macron ministre de l'Economie et conseiller de François Hollande?

P. B. : En ce moment, Emmanuel Macron développe et focalise sur tout ce qui agaçait Manuel Valls et François Hollande. Il fait du Macron. Mais on peut lui reprocher de ne pas s’être montré critique lorsqu'il était au gouvernement de la politique menée et notamment de la multiplication des taxes à laquelle il a participé. Sous le mandat de François Hollande, on doit être à 25 ou 30 taxes supplémentaires. La France a l'obsession de taxer la moindre source de profit qui émerge et je n’ai pas entendu Macron critiquer ce tropisme qui décourage tout le monde. 

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