Maître Yves Crespin:«Outreau a constitué un coup d'arrêt dans la réception de la parole de l'enfant»

Les acquittés du premier procès d'Outreau en 2005© Franck Prevel Source: Reuters
Les acquittés du premier procès d'Outreau en 2005

On pensait le procès Outreau clos. Mais Daniel Legrand, l'un des acquittés, est rejugé à Rennes, et sera définitivement fixé sur son sort le 5 juin. Maitre Yves Crespin, avocat, pose la question de la parole de l'enfant dans les procès de pédophilie.

RT France:  Vous êtes l'avocat de l'association l'Enfant Bleu et vous êtes intervenu dans le premier procès d'Outreau, lequel vient de réouvrir à Rennes pour l'un des accusés. Ce premier procès a-t-il marqué une rupture dans la réception de la parole de l'enfant par la justice?

Maître Yves Crespin: Incontestablement. A la suite du premier procès d'Outreau en 2004, il y a eu comme un mouvement de retour de balancier. Auparavant la parole de l'enfant dans des affaires de pédophile était presque sacralisée. Mais à la suite de ce procès, elle a été presque déniée. C'est un peu schématique mais cela se constate dans les procès actuels. On peut estimer qu'Outreau a constitué une sorte de coup d'arrêt dans la réception et la fiabilité de cette parole.

RT France: En tant qu'avocat pénaliste qui avez été amené à travailler dans ces affaires de pédophilie, avez-vous constaté un changement?

Maître Yves Crespin: J'ai constaté personnellement ce changement dans les procès dont j'ai pu me charger en tant qu'avocat de l'Association L'Enfant bleu-Enfance maltraitée. Dans ces procès pour pédophilie, les juridictions, les avocats, les juges portent maintenant un regard plus suspicieux sur cette parole de l'enfant victime. Nous étions parvenus, nous et les associations qui aident aussi ces enfants, à enrayer un peu ce mouvement notamment grâce à notre travail d'information et de formation. Mais ce second procès d'Outreau, qui s'est ouvert à Rennes, nous fait beaucoup de mal. Il m'apparaît inutile et surtout néfaste pour ces enfants victimes.

RT France: Pourquoi n'a-t-on pas su recueillir la parole des enfants d'Outreau en 2004? Pourquoi ce procès a-t-il pu devenir le fiasco que l'on a constaté?

Maître Yves Crespin: Tout simplement en raison d'un travail contestable de la justice. On a constaté que les conditions de recueil de la parole des enfants victimes avaient été faites dans des conditions critiquables. Ils ont été entendus par des policiers, comme pour une garde à vue, ce qui constitue des conditions absolument inadaptées pour eux. Il a été ensuite facile de les accuser de mensonges alors que toutes les expertises psychologiques avaient démontré que ces enfants avaient bel et bien été victimes d'abus sexuels. Les enfants d'Outreau ont été les victimes des adultes, et du fonctionnement d'un système.

RT France: Y-t-il un manque de formation des professionnels de la justice qui ne savent pas recueillir cette parole spécifique?

Maître Yves Crespin: Il y a effectivement un manque évident de formation chez les policiers et chez les magistrats. Dans ce procès d'Outreau, douze enfants ont été victimes d'abus. A ce traumatisme initial, on peut ajouter le traumatisme lié aux mauvaises conditions de réception de leur parole lors de leur audition par la police. Puis on peut ajouter aussi le traumatisme lié au fait qu'ils n'ont, au final, pas été crus. Leur crédibilité comme victime a été niée.

RT France: Y-a-t-il aussi un manque de moyen dans les services de protection de l'enfance?

Maître Yves Crespin: Les services de protection de l'enfance manquent effectivement de moyens. Il y a 280 000 enfants en danger tous les ans en France qui sont pris en charge par les services sociaux. Or ces services manquent de moyens financiers de façon évidente, ce qui suppose aussi qu'ils manquent de personnel formé.

RT France: Comment recevoir cette parole spécifique de façon à ce qu'elle permette que soit rendue justice?

Maître Yves Crespin: Nous sommes encore à un stade artisanale dans cette réception d'une parole spécifique. Avec les associations de défense des enfants, nous avons initié des Unités d'accueil médico-judiciaire pour les enfants victimes. Dans ces unités, travaillent plusieurs professionnels, des gendarmes, des policiers, des travailleurs sociaux, des pédo-psychologues. Il faut que les enfants puissent parler dans le cadre de ces unités, qui s'apparentent plus à un cadre hospitalier, et non plus dans un cadre policier, qui reste traumatisant.

RT France: Qu'a dit Outreau du fonctionnement de la justice en France?

Maître Yves Crespin: Ce procès a été l'illustration de la versalité de l'opinion publique et du poids des médias. Alors que les médias avaient sans recul très vite parlé d'un réseau de pédophiles, ils ont dû ensuite faire marche arrière. Cette médiatisation s'est évidemment faite au détriment des enfants. Elle a amené l'opinion publique à croire à l'existence d'un réseau alors qu'en réalité il s'agissait de pédophiles agissant en groupe restreint, sans ce fantasme de réseau. Si les médias ne s'étaient pas saisi de cette affaire, certes elle n'aurait pas eu le même écho, mais cette médiatisation a amené la justice à agir dans la précipitation. Nous étions, dans ce procès, plus dans l'émotion que dans la réflexion.

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