John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Que faut-il faire pour arrêter la guerre en Syrie ?

© Khalil Ashawi Source: Reuters

La crise grave dans les rapports américano-russes concernnant la guerre en Syrie était «inévitable et totalement prévisible». Mais existe-t-il une solution pour la Syrie ravagée par la guerre ? L'historien John Laughland expose les faits.

L'intervention russe en Syrie fête bientôt son premier anniversaire. Entamée le 30 septembre 2015, celle-ci a catapulté la Russie au cœur du plus grand conflit dans le monde d'aujourd'hui. Elle a réussi à éviter la déroute des forces syriennes et à mettre la Russie au premier rang international pour la résolution du conflit. Mais elle n'a pas pour autant remporté de victoire, contrairement sans doute aux attentes de certains et contrairement à ce que le président Poutine avait laissé entendre quand il a annoncé la fin des opérations russes au mois de mars.

Les accusations mutuelles de barbarie et de mauvaise foi que Washington et Moscou se sont lancées suite à l'échec du dernier accord sur une cessation d'hostilités ont fait couler beaucoup d'encre, avec le bombardement de l'armée syrienne par l'aviation américaine à Deir Ez-Zor et ensuite l'incendie du convoi humanitaire à Alep. Toute perspective d'un nouvel accord semble aujourd'hui plus éloignée que jamais. Cette crise grave dans les rapports américano-russes était pourtant inévitable et totalement prévisible, au vu des positions irréconciliables des deux parties.

Certes, deux pays peuvent conclure un accord qui contient des désaccords escamotés.  La Seconde Guerre mondiale en fournit un exemple éclatant, quand des ennemis idéologiques ont fait cause commune contre Hitler. Mais ce précédent historique éclaire aussi la raison de l'échec de l'accord sur la Syrie, car en réalité celui-ci n'en était pas un.

Dans la position américaine, c'est précisément la cohérence qui fait défaut

Selon le grand philosophe politique et juriste, Carl Schmitt, la politique consiste à faire le choix entre l'ami et l'ennemi. La guerre n'étant que la continuation de la politique avec d'autres moyens (Clausewitz), ce choix est porté à sa plus haute expression en temps de conflit armé. Ne remporte la victoire que celui qui sait faire ce choix et aller jusqu'au bout de sa propre logique. 

Or, c'est précisément ici, sur le point le plus fondamental, que les Russes et les Américains ne sont pas d'accord. C'est leur désaccord profond qui fait que, pour reprendre le mot juste du secrétaire d'Etat John Kerry, ils habitent dans des univers parallèles en ce qui concerne la Syrie.

Le choix des Russes est clair. Leur ennemi, c'est l'opposition armée au régime syrien. Ils veulent empêcher l'effondrement de l'Etat syrien, craignant une répétition de la crise libyenne au cœur du Moyen-Orient et près de leurs frontières. Toutes les incertitudes, par exemple sur le sort de Bachar el-Assad, sont bottées en touche. Elles sont subordonnées à l'impératif impérieux de reprendre le contrôle du territoire syrien. C'est un choix politique cohérent.

Une guerre contre-insurrectionnelle ne peut jamais être gagnée avec la seule aviation

Dans la position américaine, en revanche, c'est précisément la cohérence qui fait défaut. Les Américains n'ont pas un ennemi en Syrie mais deux - l'Etat islamique et le régime syrien (si on croit qu'ils veulent vraiment combattre les islamistes, ce dont il est permis de douter). Or, dans une guerre, comme en politique, se battre sur deux fronts est une mauvaise stratégie.

Cette incohérence stratégique fondamentale est doublée par une faiblesse matérielle sur le terrain. Une guerre contre-insurrectionnelle ne peut jamais être gagnée avec la seule aviation. Elle exige au contraire des troupes au sol. Or, les divers groupes paramilitaires et terroristes qui sont directement ou indirectement à la solde des Américains et de leurs alliés du Golfe ne sont pas à leurs ordres. Ce sont au contraire des groupes d'une très grande versatilité qui peuvent changer de nom ou d'allégeance du jour au lendemain. Personne ne peut les téléguider.

Mener une guerre par interposition avec des troupes anarchiques est un non-sens militaire et politique

Lisez l'entretien explosif publié par le Kölner Stadt-Anzeiger le 26 septembre avec un commandant du groupe terroriste Front Al-Nosra, et intitulé «Les Américains sont de notre coté». Abu Al-Ezz affirme sans ambages :

«Nous faisons partie d'Al-Qaïda. Mais nos affaires et notre destin ont évolué. Par exemple, Israël nous accorde actuellement son soutien parce qu'il est en guerre contre la Syrie et contre le Hezbollah. Même l'Amérique a changé d'avis à notre égard. En réalité, nous faisions avant un seul groupe avec l'Etat islamique. Mais l'Etat islamique a été utilisé par les grandes puissances, comme les Etats-Unis, à des fins politiques. Il a été détourné de ses principes. La plupart de ses dirigeants travaillent maintenant avec les services de renseignement. Cela, nous l'avons compris. Nous, le Front Al-Nosra, nous prenons notre propre chemin.»

Autrement dit, les groupes dont les Américains croient pouvoir se servir se servent en réalité des Américains ou de qui veut les soutenir. Or, mener une guerre par interposition avec des troupes anarchiques est un non-sens militaire et politique.

(Pour la petite histoire, le commandant d'Al-Nosra explique quels sont ses buts de guerre : «Notre but, c'est la chute du régime dictatorial. Il est aussi d'accomplir des conquêtes telles que (le grand maréchal arabe) Khaled Ben Walid les a accomplies. D'abord dans le monde arabe et ensuite en Europe». (C'est moi qui souligne.)

Hélas, l'année écoulée nous montre que les combats ne s'arrêteront tant qu'une des parties au conflit n'aura pas remporté la victoire sur le champ de bataille

Les Occidentaux essaient, comme d'habitude, de se servir du moralisme pour renforcer leur position. L'offensive gouvernementale à Alep est présentée par les médias occidentaux uniquement du point de vue de la souffrance humaine. Or, ici aussi, la position occidentale repose non pas sur un choix cohérent, ou sur une pensée stratégique, mais sur des réalités dites créées, c'est-à-dire sur la désinformation.

Se croyant les maîtres du monde, les Occidentaux souffrent en réalité d'un manque criant de sources fiables d'information. Les journaux rendant compte de la guerre en Syrie veulent faire croire à leurs lecteurs que les dépêches sont envoyées depuis la zone du conflit. En réalité, pour la plupart, elles sont écrites par des journalistes à Beyrouth ou même à Londres. Et malgré des années de dénonciation de l'Observatoire syrien de droits de l'Homme comme une officine à la solde des services britanniques, celui-ci est quasiment la seule source sur place citée à répétition dans les médias anglais, français, allemands et autres. Il en est de même des «Casques blancs» présents dans le territoire des rebelles, partout cités dans les médias mais dont les prises de position politiques, ainsi que les sources de soutien, sont évidentes, comme en témoigne le teaser publié sur Youtube vantant les mérites de ce groupe et confectionné par une agence de communication américaine.

On répète depuis longtemps que la seule solution en Syrie est politique. On veut arrêter les combats. Hélas, l'année écoulée nous montre que les combats ne s'arrêteront pas tant qu'une des parties au conflit n'aura pas remporté la victoire sur le champ de bataille. Comme tout désaccord fondamental en politique, celui-ci ne sera tranché que par la force.

Du même auteur : Une nation «exceptionnelle et indispensable» : la politique américaine est fidèle à elle-même

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