John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

L'euroscepticisme a le vent en poupe partout en Europe

© Alkis Konstantinidis Source: Reuters

L'immigration massive marque la fin du rêve d'une Europe unie et met de l'huile sur le feu de l'euroscepticisme, estime l'historien John Laughland.

La tendance se confirme depuis une semaine: cinq des derniers huit sondages au Royaume-Uni donnent une nette avancée aux partisans du Brexit. L'écart serait entre deux et cinq pour cent en faveur de la sortie de l'Union européenne. Si le rythme est maintenu, le Royaume-Uni votera le 23 juin pour quitter l'UE.

Voici à peine quelques mois, personne en Europe ne songeait à cette éventualité. Hier, Le Monde faisait état des préparations que Bruxelles serait en train de faire «un long divorce». Une telle séparation, si elle se confirme, marquerait un coup d'arrêt fatal à un processus d'intégration européenne dont les avatars croyaient sincèrement qu'elle était portée en avant par les lois inéluctables de l'histoire, comme jadis le communisme, qui dicteraient l'effacement programmée des vieilles nations au profit d'un ensemble post-historique et cosmopolite.

Оn peut considérer que cette réaction contre le grand remplacement de populations est une sorte de sursaut existentiel de la part de peuples qui ne veulent pas disparaître

C'est la crise des migrants qui aura mis fin à des tels rêves. Tout comme l'Allemagne, le Royaume-Uni reçoit un très grand nombre de migrants chaque année : plus de 600 000 par an et presqu'un million par an pour l'Allemagne. Avec quelques 300 000 départs chaque année, dont des Anglais qui émigrent en Australie, au Canada, en France ou en Espagne, cela équivaut à l'implantation d'une nouvelle ville de la taille de Newcastle chaque année. C'est un taux d'immigration totalement insoutenable. L'incapacité des Etats de contrôler leurs propres frontières sape toute confiance populaire dans ceux-ci, car un pouvoir qui ne peut pas garantir la sécurité de sa population ne vaut rien.

Ces flux de population, auxquels s'ajoutent les vagues en provenance du Moyen-Orient et de l'Afrique qui ont atteint une crue l'été dernier mais qui reprennent de l'ampleur actuellement avec les conséquences tragiques que l'on connaît, expliquent aussi la montée de l'euroscepticisme en Allemagne, où le parti contestataire, Alternative für Deutschland, est devenu la troisième force politique du pays. Tout comme UKIP au Royaume-Uni, ce parti a su conjuguer son opposition à l'euro, symbole et instrument de l'intégration européenne mais enjeu politique relativement faible, avec l'immigration, qui mobilise bien davantage les électeurs. On peut considérer que cette réaction contre l'immigration, et contre le grand remplacement de populations qu'elle implique, est une sorte de sursaut existentiel de la part de peuples qui ne veulent pas disparaître.

La contre-réaction n'est pas limitée à des pays réputés arriérés en matière du politiquement correct, tels l'Autriche, la Pologne ou la Hongrie. Elle touche aussi des pays aussi différents que la France et les Pays-Bas

Le phénomène eurosceptique touche aussi l'Europe centrale, à l'instar de la Pologne qui a été récemment mise sous tutelle par la commission de Bruxelles pour les réformes constitutionnelles effectués par un nouveau gouvernement plutôt souverainiste, ou de la Hongrie dont les réformes constitutionnelles de 2011 a attiré les foudres de l'UE et dont le premier ministre passe pour «dictateur». Le phénomène apparaît même en Italie, traditionnellement excessivement europhile parce que méfiante de sa propre classe politique, où le parti allié de UKIP au Royaume-Uni, le Cinq Étoiles de Beppe Grillo, remportera probablement la mairie de Rome. En Autriche, le Parti de la Liberté a failli de très peu conquérir la présidence de la République, notamment grâce à l'effondrement du vote pour les deux grands partis centristes qui se partagent la tâche de gouverner le pays depuis soixante-dix ans.

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Mais la contre-réaction n'est pas limitée à des pays réputés arriérés en matière du politiquement correct, tels l'Autriche, la Pologne ou la Hongrie. Elle touche aussi des pays aussi différents que la France et les Pays-Bas. Le Front national est depuis longtemps le plus grand parti de France, en termes de voix, tandis que le projet libéral que les Pays-Bas poursuivent depuis des générations est en train de s'écraser contre le refus têtu des nouveaux-venus d'adopter les mêmes dogmes de tolérance que les Néerlandais de souche. 

La classe politique européenne cherche, bien sûr, à classer tous les opposants à la construction européenne à l'extrême droite. Mais cette tactique s'essouffle avec le temps, tant elle est peu adaptée à des personnalités comme Virginia Raggi ou Vaclav Klaus et tant les opposants sont de plus en plus nombreux: bientôt, les «extrémistes» seront la majorité, fait que d'ailleurs l'expression méprisante de «populistes» trahit involontairement.

Le problème réside, en effet, dans la nécessité de reconstruire les Etats sur les ruines de plus d'un demi siècle d'idéologie anti-nationale et anti-étatique

L'euroscepticisme a donc le vent en poupe partout en Europe. Pour la plupart, les contestataires se profilent comme les tribuns d'une jacquerie du peuple contre des élites hautaines et distantes: ils endossent bien volontiers les habits de rebelles, et avec raison. Reste à voir si cette approche pourra tenir la route. Le reproche qui est toujours fait aux opposants - qu’ils n'auraient pas de plan alternatif à proposer - touche, hélas, sa cible, comme l'a très bien dit le 6 juin le député français Nicolas Dupont-Aignan dans son discours de clôture d'un colloque sur le Brexit à l'Assemblée nationale, quand il a plaidé en faveur d'une Europe d'Etats souverains et de grands projets bilatéraux.

Le problème réside, en effet, dans la nécessité de reconstruire les Etats (et les nations qui les constituent) sur les ruines de plus d'un demi siècle d'idéologie anti-nationale et anti-étatique. Pour faire ceci, une attitude exclusivement contestataire n'est aucunement suffisante. «Le peuple» seul est incomplet: ne naît une nation, et un projet national, qu'au moment où un homme se manifeste qu'une majorité veuille suivre. La faiblesse fatale des hommes et femmes politiques qui veulent aujourd’hui renverser le système actuel réside dans le fait qu’ils se définissent en opposition au système et donc en termes de celui-ci. Ils se présentent comme les vecteurs de l'opinion publique, alors qu'ils devraient en être les façonneurs. La colère n'est pas un programme politique car elle est dirigée uniquement vers le passé et ne se projette pas dans l'avenir.

Le besoin d'hommes d'Etat est d'autant plus urgent que le vrai vice du système actuel consiste dans son anonymité, dans l'idée que le gouvernement se réduit à la main invisible du marché mondial, à la gouvernance impersonnelle des instances internationales, et aux réunions de dirigeants autour d'une table et arrosées d'une fausse camaraderie. Pour briser la logique fondamentalement marxiste de la construction européenne, il faut renverser la philosophie impersonnelle et matérialiste parfaitement exprimée par Engels dans l'Anti-Dühring, et faire en sorte que le gouvernement des hommes, et par les hommes, remplace l'actuelle administration des choses.

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