Un professionnel du tourisme : «L’activité est en recul d'au moins 30% dans le secteur privé»

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«Tourisme en péril, redonner à la France la capacité de séduire», vient d'être publié par Jérôme Tourbier, professionnel du tourisme, aux éditions JC Lattès. Il dresse pour RT la situation compliquée que connaît le tourisme français.

RT : Pourquoi tirez-vous la sonnette d’alarme concernant le tourisme en France ?

Jérôme Tourbier (J. T.) : J’ai toujours eu l’habitude de jouer collectif et je n’ai pas réussi à rester silencieux par rapport à ce que j’ai pu observer depuis 15 ans, qui me semble être un gâchis monumental. La situation se dégrade, le désir de France s’érode et en même temps on célèbre chaque année médiatiquement le fait qu’on soit la première destination touristique du monde.

Or, l’an dernier, la France est le seul pays avec Thaïlande, qui a subi une instabilité politique, à avoir été en décroissance en revenu.

Dans ce livre j’ai essayé d’identifier les problèmes tout en apportant mon témoignage, mes ressentis et mon expérience. On a longtemps cru que les touristes étaient notre pétrole mais depuis 15 ans les acteurs, aussi bien publics que privés, n'ont pas fait les efforts nécessaires. Aujourd’hui, le tourisme est une industrie très concurrentielle et de nouvelles destinations touristiques viennent nous challenger. Le tourisme devrait être considéré comme une véritable industrie en France, ce qui n’est pas encore le cas.

Le désir de France s’est dégradé principalement car on n’a pas assez de produits qui sont en phase avec les attentes des acteurs internationaux. Cela s’explique par un déficit d’investissement, on est dans une industrie qui demande beaucoup de capitaux et elle souffre des boulets que l’économie française s’est mis aux pieds : la fiscalité, le cadre juridique… 

De plus, la France a un vrai problème de service, tous les classements : sécurité, propreté… mettent la France loin derrière. A en croire les études, les voyageurs ne s’y retrouvent plus en France.

RT : Quelle est la situation aujourd’hui ? Comment a-t-elle changé depuis les attentats ?

J. T. : Je ne crois pas au tourisme de solidarité. Les attentats de novembre ont précipité de façon conjoncturelle une situation qui n’était pas bonne. Aujourd’hui, l’activité est en recul de 30% au moins pour le secteur privé. La seule  «bonne nouvelle», après ces terribles attentats c’est que New-York, Londres et Madrid se sont remis de leurs attentats. Le tourisme est une industrie de résilience, les gens oublient ou tout du moins apprennent à vivre avec le risque terroriste. Aujourd’hui, New-York est plus visitée qu’en 2000.

Les touristes reviendront, la question est de savoir quand ? 

Il y a une durée incompressible de 6 mois, mais les gens reviendront à la condition que la France envoie le signal que tout est réglé. Or, quand Manuel Valls explique que le pays sera à nouveau frappé et qu’on est en état d’urgence, pour les touristes ça veut dire qu’il y a la guerre ! Dans notre communication, il faut savoir ce qu’on veut. D’un côté le Premier ministre dit que la France sera touchée à nouveau et de l’autre Anne Hidalgo va au Japon pour tenter de faire revenir les touristes. Les attentats du 13 novembre sont venus s’ajouter à des problèmes structurels qui étaient déjà présents.  

RT : Laurent Fabius avait pourtant dit que le tourisme était le trésor national de la France, des mesures ont été prise pour aider le secteur, sont-elle efficaces ?

J. T. : Avant Laurent Fabius, aucune personnalité d’envergure ne s’était saisie de cette problématique. Tout le monde le pleure, il a redonné le sourire et de l’estime de soi à cette profession. Il y a pleins d’acteurs qui se sont sentis considérés à partir du moment où le numéro deux du gouvernement du pays s'est inquiété des avancées dans ce domaine-là ; mais il n'est pas resté assez longtemps. Le plan pour le tourisme est bon et les mesures envisagées vont dans le bon sens, mon seul regret c’est que Laurent Fabius ne soit plus là pour le mettre en œuvre.

Concrètement, il y a des urgences, par exemple la liaison avec un train rapide entre [l'aéroport de] Roissy Charles de Gaulle et Paris, est-ce qu’on peut réellement attendre 2024 pour la faire ? On va perdre encore huit ans pour se doter d’une infrastructure dont disposent déjà la plupart des capitales du monde.

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RT : Que faudrait-il mettre en place pour sauver le tourisme en France ?

J. T. : La situation est loin d’être perdue et la France a plein d’atout. Il faut que les acteurs publics garantissent la sécurité, la propreté et de nouvelles infrastructures. Aujourd’hui, d'après le classement du site voyage, Paris n'est que la 33e ville la plus propre. Ils doivent aussi assurer une couverture haut débit sur l’ensemble du territoire. Enfin, il faut améliorer la commercialisation de la France, afin de simplifier le message pour les touristes et mieux vendre nos destinations et nos produits touristiques.

Quant aux acteurs privés, ils doivent effectuer une montée en gamme, pour que les touristes dépensent plus en France.

Un touriste dépense trois fois plus en Allemagne qu’en France

Paris s'est fait dépasser par Londres en nombre de visiteurs à cause des touristes fan de shopping. On n'est que la 9e ville du monde en termes de dépense moyenne par touriste. 

RT : Comment voyez-vous les 5 à 10 prochaines années dans le secteur du tourisme ?

J. T. : Je pense que s'il n'y a pas de prise de conscience, on continuera à être satisfait de la situation mais on finira par se faire dépasser par les autres pays. La France doit être la première nation du monde. Le tourisme peut apporter plus de croissance à la France et créer des emplois.

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