Sangaris : une opération française «trop tardive», selon Roland Marchal

Soldats français de l'opération Sangaris en patrouille à Bangui le 2 mai 2015 Source: AFP
Soldats français de l'opération Sangaris en patrouille à Bangui le 2 mai 2015

Chercheur à SciencesPo, Roland Marchal, spécialiste de la Centrafrique, accuse les dirigeants français de s'être «trompés» dans l'appréciation de la situation dans le pays qu'ils considèrent comme leur «bac à sable». Il a répondu aux questions de RT.

RT France : Jean-Yves le Drian a justifié l'annonce de ce retrait en indiquant que le «processus démocratique» était en cours, que pensez-vous de cet argument ?

Roland Marchal : Les troupes françaises sont sous le mandat du Conseil de sécurité de l'ONU mais la décision de rester ou partir appartient au gouvernement français. La situation en Centrafrique doit permettre aux troupes françaises de quitter le pays sans trahir un certain nombre d'engagements, notamment auprès de la Mission de l'ONU en Centrafrique, la Minusca, qui est en Centrafrique à cause de la demande française. L'appréciation du ministre peut sembler très optimiste.

RT France : Pourquoi annoncer un retrait maintenant ?

Roland Marchal : L'ambassade de France à Bangui n'a cessé d'expliquer depuis de très long mois que les soldats français devaient partir, à cause du coût de l'opération évaluée à 800 000 euros par jour, et car on avait besoin de ces troupes ailleurs pour des objectifs plus stratégiques. Ce n'est pas tellement une surprise. La France considère qu'elle n'a plus de responsabilités dans le pays, ce qui est démenti par le comportement des autorités françaises extrêmement directives vis à vis du reste de la communauté internationale. (...) Si la France avait eu une politique étrangère plus décente ces dernières années, sous Nicolas Sarkozy et François Hollande, la crise dans le pays n'aurait pas connu l'ampleur qu'elle a eu et qu'elle a encore aujourd'hui.

Les amis de Nicolas Sarkozy faisaient des affaires

RT France : Quelles sont ces responsabilités ?

Roland Marchal : Les français ont soutenu un gouvernement qui menait ce pays à sa perte sous (l'ancien président en fonction de 2003 à 2013) François Bozizé. Ensuite, ils ont laissé faire (l'ex-rébellion) Séléka avec beaucoup de désintérêt (qui a renversé François Bozizé et pris le pouvoir de mars 2013 à janvier 2014), en se cachant derrière les autres Etats de la région. Il a fallu que les choses aillent extrêmement mal pour que la France reconnaisse tout à coup que la politique qu'elle avait menée n'était pas la bonne et qu'il fallait intervenir d'abord comme force française, puis avec l'appui de la force de l'Union africaine et enfin au sein de la force onusienne.

RT France : Pourquoi la France a-t-elle soutenu ce gouvernement de Bozizé ?

Roland Marchal : Nicolas Sarkozy lui même est engagé dans le soutien au gouvernement de Bozizé. Les élections de 2011 (au moment de la réélection de François Bozizé) sont un scandale. En 2011, les amis de Nicolas Sarkozy faisaient des affaires. A partir de ce moment là, on a été d'une très grande générosité avec ce dirigeant alors qu'on savait que tout allait dans le mur. Si on a une politique étrangère médiocre, il ne faut pas s'étonner qu'on nous rappelle à nos responsabilités et qu'on envoie des troupes. (…) L'intervention de décembre 2013 aurait du avoir lieu de long mois avant et à partir de ce moment, la France est aussi prisonnière de cette situation. Les Nations Unies sont en Centrafrique parce que les français y sont. Comme avec le régime de transition, les mauvaises habitudes restent même si les présidents français changent. La France n'hésite pas à tordre le bras à certains acteurs centrafricains qui sont trop critiques. On n'hésite pas non plus à pousser la communauté internationale, les Nations Unies ou le FMI à se lancer dans ces élections là (les élections législatives et présidentielle dont le premier tour s'est tenu le 30 décembre dernier), par exemple, organisées en dépit du bon sens. Il y a une responsabilité centrafricaine mais il y a aussi une responsabilité de la communauté internationale d'avoir laissé faire des choses dont on savait qu'elles allaient mal se finir. Il faut que nos hommes politiques regardent au delà du court terme. On peut regretter que monsieur Le Drian soit soudain si myope. Sur le court terme, le premier tour (de l'élection présidentielle) a eu lieu même si on a étrangement annulé les résultats des élections législatives puisqu'on a conservé les résultats des élections présidentielles (dont le deuxième tour doit se tenir le 14 février prochain). Le problème est plutôt de savoir si dans six mois la population considérera que ces élections sont suffisamment crédibles, on peut hélas en doute.

RT France : Pourquoi avoir maintenu alors l'élection présidentielle dont le deuxième tour doit se tenir le 14 février prochain ?

Roland Marchal : Les français ont dit urbi et orbi qu'ils partiraient après les élections en Centrafrique donc ils ne peuvent pas partir sans les avoir organisées, quel qu’en soit la qualité. Et ça, les centrafricains vont le payer dans les mois qui viennent.

Il y a des violeurs partout, on le constate, ils peuvent être d'autres nationalités. On peut regretter que le gouvernement français ait été à reculons dans le dossier

RT France : Est-ce que les affaires de viols impliquant les soldats français en Centrafrique ont pu participer à la décision de ce retrait ?

Roland Marchal : Pour l'intervention en Centrafrique, comme l'intervention au Mali, notre grand président n'a cessé de dire qu'elles étaient des interventions de très court terme pour stabiliser la situation avant de laisser la responsabilité de l'opération à d'autres. Comme au Mali mais dans un contexte stratégique complètement différent, l'opération en Centrafrique qui devait initialement durer quelques mois a duré deux ans et risque de durer encore un peu plus. Il y a eu un aveuglement de nos dirigeants sur l'ampleur et la profondeur de la crise. (…) (Sur les viols des soldats de l'opération Sangaris,) il faut, surtout si on est Français, raison garder. Il y a un vrai problème avec l'ensemble des opérations de maintien de la paix sur cette question là. Les forces françaises sont dans la moyenne internationale, elles ne sont pas les seules. Il y a des violeurs partout, on le constate, ils peuvent être d'autres nationalités. On peut regretter que le gouvernement français ait été à reculons dans le dossier. On voit que la Centrafrique, pour n'être pas du tout importante, ne mobilise pas suffisamment l'attention de nos dirigeants politique. Il y a peut être des choses qui dysfonctionnent beaucoup plus qu'une situation comme le Mali.

RT France : L'opération Sangaris a duré près de trois ans, elle aurait coûté plus de 100 millions d'euros, la réputation de l'armée française a été ternie avec les affaires de viols, est-ce que ça en valait le coup?

Roland Marchal : Ce qui valait le coup c'est d'avoir une politique un peu plus décente vis à vis de la Centrafrique que depuis 2005 et cela personne ne l'a voulu, pas plus Jacques Chirac que Nicolas Sarkozy pour des intérêts qui sont souvent assez discutables. (…) On paye cette négligence de nos dirigeants vis à vis de pays africains dont on consolide les régimes. Aujourd'hui c'est la Centrafrique, demain cela sera le Tchad et le Congo Brazzaville.

RT France : Quels sont les véritables intérêts français en Centrafrique ?

Roland Marchal : Il n'y a pas de véritables intérêts puisque la gouvernance est devenue tellement mauvaise dans ce pays, sous Bozizé, que pratiquement toutes les entreprises occidentales qui sont venues après 2005 sont reparties. Sans parler de droit de l'homme, rien que cela aurait du alerter nos décideurs politiques. On est quand même traité au niveau international comme un pays qui se maintient la Centrafrique dans un état de dépendance quasi colonial et qui est incapable de permettre une évolution positive de la situation sur le terrain.

Toutes les grandes ONG internationales avaient essayé d'attirer l'attention des dirigeants français. A l'époque, monsieur Hollande avait choisi de partir en vacances

RT France : Comment alors expliquer cet intérêt de la France pour le pays ?

Roland Marchal : Il y avait les petites affaires. Ce n'est pas parce qu'un pays va mal que cela empêche les gens de s'enrichir. Regarder les amis de monsieur Sarkozy et regarder qui s'est enrichi sur la Centrafrique. (…) Lorsque les massacres ont commencé à prendre une ampleur extrêmement inquiétante à la fin du printemps 2013, tout d'un coup, les dirigeants français ont vu que la responsabilité de cette situation allait leur retomber dessus. A la fin, c'est quand même les français qui ont laissé faire tout cela, dont les troupes étaient présentes en Centrafrique et qui n'ont pas mené le travail d'alerte qu'on attendait d'elles. Je vous rappelle quand même, c'est un peu aberrant, qu'au mois de juin 2013, toutes les grandes ONG internationales qui travaillaient en Centrafrique avaient essayé, dans une démarche commune, d'attirer l'attention des dirigeants français. A l'époque, monsieur Hollande avait choisi de partir en vacances. Il a fallu deux mois de plus pour qu'il se rende compte que les choses allaient très très mal. Au mois de mai 2013, les militaires français, en parlant avec eux, se disaient écœurés (des massacres en cours) sans que les informations qu'ils faisaient remonter n'entraînent la moindre réaction à Paris. Ils faisaient remonter ce qu'il se passait, il se passait vraiment de sales choses, et c'est au ministre et au président de la République de réagir. Ils l'ont fait mais trop tardivement pour que cette crise ne dure pas.

RT France : Quel bilan tirer de cette opération Sangaris ?

Roland Marchal : C'est un bilan extrêmement mitigé car on n'a même pas eu, comme au Mali, ce moment de grâce où les choses vont mieux, où on l'impression que rien n'est réglé mais que la population peut respirer. En Centrafrique, l'intervention française a été très tardive. Elle s'est fait dans un contexte encore plus détérioré que ce que pensaient les français. Ils se sont également trompés dans leurs analyses, ils ont minimisé l'importance des anti-Balaka (milices à majorité chrétiennes qui se sont formés face aux exactions des milices musulmanes de l'ex-Séléka a majorité musulmanes), ce qui a eu un impact très négatif sur la situation sécuritaire et sur leur posture vis à vis de la population. Aujourd'hui Bangui va mieux mais on a un sentiment d'assez grande fragilité à l'intérieur du pays.

La Centrafrique est considérée comme le bac à sable des français

RT France : Le ministre de la Défense espère voir l'Union européenne prendre en charge la formation de l'armée centrafricaine, cette opération Sangaris n'a-t-elle pas témoigné d'un isolement français sur le dossier ?

Roland Marchal : La Centrafrique est considérée comme le bac à sable des français, même si on peut discuter cela. On a eu un certains nombres d'Etats européens qui ont dit aux dirigeants français : «la Centrafrique c'est chez vous. Vous avez laissé faire, débrouillez-vous !». (…) Plus généralement, il y a un vrai débat sur les responsabilités internationales de l'Union européenne et sa capacité collective à acter des programmes de sécurités. C'est un problème qui dépasse la Centrafrique et l'Afrique. Regardez la gestion des réfugiés qui est un désastre sans pareil.

RT France : Au vu de la situation sécuritaire qui n'est pas du tout stabilisée, est-ce que la Minusca est capable de maintenir un certain calme ?

Roland Marchal : Les forces de maintien de la paix sont rarement totalement mauvaises. Pendant les élections, la Minusca a été capable de maintenir un certain statu quo et une situation sécuritaire décente. Le vrai problème est de savoir si elle est capable de le faire sur une période beaucoup plus longue qu'un processus électoral. La réponse de la Minusca à cette question est de rappeler que la sécurité ce n'est pas simplement une force militaire sur le terrain, c'est aussi un processus politique qui va de l'avant. De ce point de vue là, on peut blâmer les élites centrafricaines d'être extrêmement lentes à faire avancer ce processus politique. Le fait que Sangaris ait fourni mois après mois un soutien militaire aux forces des Nations Unies est un élément important dans le processus de sécurisation. Il faut se rendre compte de ce qu'il aurait pu se passer si l'opération Sangaris n'avait pas eu lieu. Le bilan aurait pu être beaucoup plus lourd. (…) Vous avez un pays qui est aussi grand que la France et la Belgique et qui a 12 000 hommes pour sécuriser un territoire pareil. Les populations sont extrêmement dispersées, les infrastructures routières sont quasiment inexistantes, il faut se rendre compte qu'il y a des défis qui sont importants qui éclairent aussi les limites de cette opération. Les responsabilités françaises ne sont de loin pas les seules et elles n'ont pas toujours été les plus importantes.

RT France : Pensez-vous que la situation sécuritaire va se pacifier dans les mois qui viennent avec notamment l'organisation du second tour de l'élection présidentielle ?

Roland Marchal : Mon analyse est plutôt que non. La population centrafricaine a beaucoup surpris les observateurs dans les dernières semaines. Alors qu'ils pensaient que ces élections sont techniquement un scandale puisque les voix de certains bureaux de vote n'ont pas été comptabilisées, le décompte s'est effectué n'importe comment, peut être par incompétence, peut être par stratégie de fraudes, les observateurs pensaient que la population allaient réagir extrêmement négativement. Pour l'instant, ce n'est pas ce qu'on voit. Je crois qu'il faut se donner du temps. Je pense qu'à moyen terme, cela va coûter cher à la communauté internationale, car des parties de la population vont remettre en cause la légitimité de cette élection et donc du nouveau régime, mais sur le très court terme, pour l'instant les choses semblent aller.  

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