En Éthiopie, le danger n’est plus seulement le retour de la guerre. Il se peut que la guerre intérieure devienne le moyen par lequel d’autres puissances limitent l’ascension de ce pays qui cherche précisément à modifier l’équilibre de la Corne de l’Afrique.
Depuis le 22 septembre 2026, les combats se sont de nouveau étendus au Tigré et vers les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar. Quelques jours auparavant, sept groupes armés issus de plusieurs régions avaient annoncé une alliance contre le gouvernement fédéral.
Le plus frappant n’est pas leur unité — elle reste fragile — mais le fait que certains aient combattu naguère dans des camps opposés. Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) et les forces Fano amhara demeurent séparés par de profonds contentieux territoriaux. Pourtant, leur opposition commune à Addis-Abeba suffit désormais à rendre imaginable une convergence que la précédente guerre semblait exclure.
Michael Asgedom, porte-parole du TPLF, affirme que cette coopération est à la fois politique et militaire et que des opérations conjointes pourraient devenir nécessaires. Interrogé sur l’accord de Pretoria de 2022, il le tient désormais pour caduc. L’Union africaine défend exactement la position inverse et continue d’en faire la pierre angulaire de toute sortie de crise. Le désaccord ne porte donc plus seulement sur l’application de l’accord de Pretoria, mais sur l’existence même du cadre dans lequel la paix pourrait encore être négociée.
Ce retournement devrait inquiéter au-delà de l’Éthiopie. Le pays accueille le siège de l’Union africaine, compte environ 135 millions d’habitants, dispose depuis 2025 du plus grand barrage hydroélectrique du continent et cherche à desserrer l’étau stratégique de son enclavement. Depuis 2024, il appartient aussi aux BRICS. Autrement dit, l’Éthiopie essaie de convertir sa démographie, son énergie, sa diplomatie et sa géographie en puissance.
Il serait pourtant naïf d’exclure d’emblée toute influence extérieure, tant l’histoire récente de l’Afrique montre combien les fractures internes peuvent devenir le terrain d’affrontement d’intérêts étrangers. Les causes de la crise sont éthiopiennes. Pretoria a interrompu la guerre entre Addis-Abeba et le TPLF, mais n’a pas réglé plusieurs questions décisives : territoires disputés, retour des déplacés, désarmement, place du Tigré et rapport entre le centre fédéral et les régions.
Derrière ces litiges se joue une question plus ancienne : jusqu’où un État multinational peut-il renforcer son centre sans donner à ses périphéries le sentiment que le fédéralisme se vide de sa substance ? Les mouvements armés accusent le gouvernement d’Abiy Ahmed de centraliser le pouvoir et de marginaliser les régions. Addis-Abeba défend son action au nom de l’unité nationale. Entre ces récits antagonistes, une réalité demeure : les conflits non résolus deviennent des vulnérabilités stratégiques.
C’est ici que commence la géopolitique. Une puissance extérieure n’a pas besoin de fabriquer une fracture pour l’utiliser. Il lui suffit parfois qu’elle existe. Soutien politique, argent, armes, renseignement ou sanctuaire peuvent ensuite transformer une crise intérieure en levier régional. C’est ce que l’on pourrait appeler une géopolitique d’opportunité : convertir les fragilités d’un autre État en instruments de sa propre influence.
L’Érythrée est le premier acteur à regarder. Addis-Abeba et Asmara furent alliés contre le TPLF entre 2020 et 2022 ; ils sont redevenus profondément méfiants. La porte-parole d’Abiy Ahmed, Billene Seyoum, affirme que les membres de la nouvelle coalition coopéraient déjà avec un financement érythréen. Asmara oppose un démenti catégorique : son ministère de l’Information avait déjà qualifié les accusations éthiopiennes de « fausses et fabriquées ». Aucune preuve publique indépendante ne permet aujourd’hui de trancher. Cette incertitude impose de distinguer l’allégation d’ingérence du conflit d’intérêts, lui, parfaitement identifiable.
L’Éthiopie, privée de littoral depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cherche un accès maritime plus sûr et a évoqué Assab parmi les sujets susceptibles d’être négociés. Pour Asmara, une Éthiopie économiquement plus forte et dotée demain d’un accès durable à la mer Rouge ne représente pas la même équation stratégique qu’une Éthiopie absorbée par plusieurs fronts intérieurs.
L’Égypte regarde, elle, vers le Nil. Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, inauguré en septembre 2025, représente pour Addis-Abeba un outil d’électrification, d’industrialisation et de rayonnement régional. Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, a déjà présenté la sécurité hydrique comme une question existentielle pour son pays. Le Caire continue en 2026 de rejeter les mesures unilatérales concernant le Nil et d’invoquer le droit international.
Là encore, divergence d’intérêts ne signifie pas responsabilité dans la déstabilisation. Rien de solide ne permet d’affirmer que Le Caire organise la crise éthiopienne. Mais une Éthiopie consolidée négocie le Nil avec davantage d’autonomie qu’une Éthiopie obligée de consacrer ses ressources à plusieurs guerres internes.
Ces rivalités s’inscrivent dans un espace encore plus vaste. Guerre au Soudan, instabilité somalienne, rivalité éthiopienne-érythréenne, conflit yéménite et compétition des puissances de la mer Rouge font de la Corne de l’Afrique un carrefour stratégique saturé.
C’est pourquoi l’appel lancé le 23 septembre 2026 par Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, mérite d’être lu attentivement. Il n’a pas seulement demandé aux parties éthiopiennes de reprendre le dialogue : il a explicitement appelé tous les États voisins à s’abstenir de toute action susceptible d’alimenter l’escalade. Le langage diplomatique dit ici beaucoup : l’Union africaine redoute que la crise ne cesse d’être seulement éthiopienne.
Le facteur BRICS doit, lui, être manié avec prudence. L’Éthiopie en est membre, mais l’Égypte et les Émirats arabes unis aussi. Faire des BRICS la clé de lecture de l’hostilité envers Addis-Abeba serait confondre le décor avec la cause. Son appartenance à ce groupe compte autrement : elle s’ajoute à un portefeuille de puissance comprenant sa démographie, son rôle continental, le GERD et sa quête d’un accès à la mer.
Le véritable risque est ailleurs : une nouvelle guerre pourrait empêcher l’Éthiopie de transformer ses ressources en puissance.
À Adigrat, près de la frontière érythréenne, un habitant décrivait à Reuters des magasins qui se vident et des médicaments devenus rares et hors de prix. « La survie quotidienne est devenue un calcul constant », résumait-il. Cette phrase rappelle ce que les cartes géopolitiques montrent mal : avant de redistribuer la puissance entre États, une guerre détruit d’abord les capacités ordinaires d’une société à vivre, produire et se projeter.
Une guerre multipolaire obligerait l’État fédéral à disperser ses forces, augmenterait les dépenses militaires, ralentirait les investissements et provoquerait de nouveaux déplacements. Mais le choc ne s’arrêterait pas aux frontières. Une confrontation ouverte avec l’Érythrée ferait basculer la crise vers la guerre interétatique. Un affaiblissement prolongé d’Addis-Abeba compliquerait l’environnement sécuritaire somalien. Djibouti, corridor vital du commerce éthiopien, subirait les répercussions économiques. À l’ouest, le Soudan en guerre offrirait un espace où armes, combattants et influences concurrentes circuleraient plus facilement.
Trois futurs deviennent alors imaginables.
Le premier serait une désescalade et un retour à Pretoria, mais cette fois pour régler ce que l’accord avait laissé en suspens. C’est la voie que tente de rouvrir l’Union africaine en rappelant Olusegun Obasanjo à la médiation.
Le deuxième serait une guerre des périphéries : plusieurs fronts exerceraient simultanément une pression sur le gouvernement sans qu’une alternative politique cohérente n’émerge. L’État pourrait ne pas s’effondrer et pourtant s’épuiser, année après année, à empêcher son propre morcellement.
Le troisième serait plus dangereux encore : une internationalisation progressive dans laquelle financements, armes, renseignement et sanctuaires transformeraient les conflits éthiopiens en théâtre d’une rivalité régionale par procuration. C’est ce scénario que l’alerte adressée par l’Union africaine aux États voisins cherche précisément à prévenir.
La grande faiblesse d’une puissance émergente n’est pas toujours son manque de ressources. Elle peut être son incapacité à empêcher ses divisions internes de devenir utiles aux autres.
Plusieurs puissances régionales ont aujourd’hui des intérêts susceptibles d’entrer en tension avec l’affirmation de l’Éthiopie sur le Nil, la mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. Cela ne prouve pas qu’elles provoquent sa crise. Mais cela signifie que chacune de ses fractures non résolues peut acquérir une valeur géopolitique.
Pour Addis-Abeba, la souveraineté ne consiste donc pas seulement à dénoncer ou à empêcher l’ingérence. Elle consiste à réduire ce que l’ingérence pourrait exploiter.
L’Éthiopie peut encore consacrer la prochaine décennie à convertir sa démographie, son énergie et sa centralité diplomatique en puissance. Ou elle peut laisser ses conflits internes absorber ces ressources et offrir à ses rivaux les instruments de son propre endiguement.
Le danger n’est pas seulement que certains États aient intérêt à contenir l’Éthiopie. Il est que l’Éthiopie, faute de transformer ses fractures en compromis, leur fournisse les moyens de le faire.