L’adoption de la loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans a provoqué de vives réactions. Pour Karine Bechet, si la lutte contre l’addiction numérique — qui ne touche pas seulement les jeunes — est nécessaire, ce texte ne permettra que la mise en place d’une gigantesque base de données, gérée par les plateformes elles-mêmes.
Le 21 juillet, le Parlement français a définitivement adopté la très controversée loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Les dispositions sont plutôt floues et succinctes ; seule l’interdiction de principe est claire. Pour autant, rien ne permet de savoir quel en sera le champ d’application (quelles plateformes entreront dans la catégorie des « réseaux sociaux »), quels seront les moyens de contrôle ni entre les mains de qui ils seront placés, in fine. Le texte de loi reste très / trop évasif et laisse ainsi une marge d’interprétation extrêmement large.
Cette initiative législative a été lancée fin 2025, à la suite d’un rapport de l’Assemblée nationale sur TikTok, ce réseau chinois accusé d’avoir des effets dévastateurs sur l’esprit des jeunes en raison de l’utilisation d’algorithmes particulièrement efficaces. La focalisation des parlementaires sur les réseaux sociaux est assez surprenante, puisque le problème de l’addiction numérique des jeunes est beaucoup plus large. Il concerne aussi — et surtout — les jeux en ligne, sans oublier l’utilisation de programmes pour faire les devoirs à la maison.
Nous sommes alors tombés dans un débat faussé, particulièrement émotionnel, bien loin d’une réflexion — qui, par définition, devrait être rationnelle — sur la prison numérique dans laquelle les parents enferment leurs enfants, souvent après s’y être eux-mêmes enfermés. Vous les voyez, ne sachant pas encore écrire, les yeux rivés sur un écran qui laisse leurs parents « tranquilles », au lieu de poser ces mille questions — certes épuisantes, soyons honnêtes — qui surgissent lorsqu’ils regardent le monde qui les entoure et tentent de le comprendre.
Selon un rapport de l’OMS de 2024, « plus de 1 adolescent sur 10 (11 %) montre des signes de comportement problématique vis-à-vis des médias sociaux » et « un tiers (34 %) des adolescents s’adonnent quotidiennement à des jeux numériques, et plus de 1 sur 5 (22 %) joue pendant au moins 4 heures les jours où ils s’adonnent à ces jeux ».
Les risques liés à la surconsommation de numérique concernent aussi bien la santé physique que la santé mentale : perturbation du sommeil, prise de poids, sédentarité, troubles oculaires, problèmes de concentration et de développement cérébral, vulnérabilité, manque de confiance en soi, etc.
Ajoutons à cela les difficultés de socialisation, puisque les contacts humains sont principalement virtuels et que les jeunes ont du mal à assumer la complexité des véritables rapports sociaux. Sans oublier, sur le plan intellectuel, les difficultés à construire un raisonnement ou à lire des ouvrages longs, alors que cette lecture permet un véritable développement de la pensée.
Ils sont enfermés dans un monde de l’instantané, de l’émotion, de la réaction. La paisibilité qui donne la force de se construire leur est ôtée.
Or, étrangement, ce texte ne concerne que les réseaux sociaux. Autrement dit, les jeunes peuvent posséder un smartphone, une tablette ou un ordinateur portable ; ils peuvent jouer des heures en ligne et se désocialiser ; ils peuvent utiliser des algorithmes pour faire leurs devoirs et cesser de réfléchir ou d’apprendre. En revanche, ils n’iront plus sur TikTok ou Facebook.
Ce n’est évidemment pas que leur vie perdrait son sens s’ils cessaient de fréquenter ces plateformes, bien au contraire. Toutefois, une certaine hypocrisie pointe dans ce texte, ce qui oblige à s’interroger sur son véritable objectif.
Pourquoi se focaliser aujourd’hui sur les réseaux sociaux, alors que le culte numérique de nos sociétés n’est absolument pas remis en cause ?
En lisant l’exposé des motifs de la proposition de loi sur le site de l’Assemblée nationale, nous voyons bien qu’il ne s’agit nullement de lutter contre l’addiction numérique des populations en tant que telle, quel que soit d’ailleurs l’âge des personnes concernées, puisque les mécanismes qui la rendent possible ne sont pas remis en cause. Il s’agit plutôt d’instaurer la possibilité d’une collecte massive de données, sous prétexte que l’on ne pourrait exister dans notre monde sans exister sur les réseaux sociaux.
Mais comment assurer ce contrôle de l’âge ? Telle est bien la question centrale, qui n’est pas tranchée par le texte de loi, puisque la balle est finalement, plus ou moins, renvoyée à l’Union européenne afin qu’elle en évalue la compatibilité avec les mécanismes européens.
Globalement, les plateformes devront elles-mêmes mettre en place le contrôle de l’âge à partir du 1er septembre et fermer, dans les quatre mois suivants, les comptes des mineurs de moins de 15 ans.
Beaucoup soulèvent la question du respect de la vie privée. En effet, pour savoir si un utilisateur a plus de 15 ans, il faudra... vérifier l’identité de tous les utilisateurs. Et nous entrons dans une logique de contrôle systématique.
Ce contrôle entraîne la constitution de bases de données. Or, s’il est effectué par les plateformes elles-mêmes, ce sont elles qui maîtriseront ces données, et non directement l’État, comme chacun le dit. Autrement dit, cette loi n’est pas principalement un instrument de contrôle gouvernemental : elle constitue un instrument permettant la création d’une « big data globale », placée entre les mains de sociétés transnationales avec l’aide des gouvernements.
Et le problème n’est pas, comme on peut le lire sous certaines plumes « bien-pensantes », de pouvoir priver les sans-papiers d’un accès à TikTok (quelle honte, quel scandale bien sûr ...). Il réside dans la possibilité de ficher chaque personne. Ainsi, vous saurez exactement, si besoin est, quelles informations l’intéressent, ce qu’elle publie et avec qui elle communique.
Comme d’habitude, nous partons d’une bonne idée — en l’occurrence, lutter contre l’addiction numérique des jeunes dans une société totalement numérisée — pour aboutir à un mécanisme qui ne remet pas en cause l’addiction elle-même, mais qui va l’utiliser afin de resserrer davantage les mailles autour du cou des internautes.
Internet, qui avait été vendu comme un espace de liberté, affranchi du réel et de ses règles, est devenu un véritable espace carcéral, avec son code de conduite violent, son atmosphère anti-civilisationnelle, ses meneurs, ses suiveurs et ses gardiens. Et nous observons ses pensionnaires crier pour y rester, se battre pour y entrer.
L’une des facettes d’internet et des réseaux sociaux réside dans l’accès à une « autre » information. Maintenant, soyons sérieux : combien de mineurs de moins de 15 ans s’intéressent à l’actualité politique, sociale ou économique ? Combien d’entre eux luttent contre le culte LGBT, le réchauffement climatique ou l’immigration ? Ces éléments fondamentaux des sociétés du monde global ne sont généralement pas remis en cause par eux ; la question ne se pose donc pas. La révolte de la jeunesse est toujours beaucoup plus superficielle : combien de jeunes se sont révoltés contre les QR codes ou les masques lors du délire Covid ?
Si cette loi est, à mon sens — et ce n’est que mon avis —, mauvaise, ce n’est pas pour les raisons habituellement avancées.
Tout d’abord, parce qu’elle fait seulement semblant de lutter contre ce qui constitue un véritable problème de société : le culte numérique et la désocialisation des individus. Pour ramener les gens dans la réalité et rendre au numérique sa juste place, celle d’un simple instrument, il faut totalement reconsidérer la ligne idéologique de notre époque. Les élites gouvernantes ne le veulent pas, car elles ont besoin de populations faibles pour pouvoir les manipuler. Quant aux individus, ils ne sont, dans leur majorité, plus réellement en état de vouloir revenir à un monde réel qu’ils ne comprennent plus et dans lequel ils se sentent étrangers.
Ensuite, parce que cette loi confère un pouvoir énorme à des structures globalistes — les plateformes — qui vont avoir accès à nos données d’identité. Même si la loi est française et ne doit s’appliquer que sur le territoire français, ces plateformes agissent dans le monde entier. Comment déterminer, avec les VPN, où se situe réellement une personne ? Comment connaître l’âge de celle qui utilisera le compte — et qui ne se contentera pas de l’ouvrir ou de s’y connecter ? Il va falloir centraliser et partager un nombre impressionnant de données privées, tout en mettant en place des mécanismes intrusifs. Qui va contrôler toutes les données ainsi recueillies ?
Enfin, parce qu’elle participe d’une logique de conditionnement social… et numérique. Rien n’est plus attrayant, pour un jeune, que ce qui lui est interdit. Si, de surcroît, vous lui en parlez à l’école pour lui expliquer à quel point c’est mauvais, alors que les enseignants, autant que les parents, ont constamment le nez plongé dans leur smartphone, vous allez créer chez lui le désir de contourner les règles. Vous ne remettez pas le numérique en cause : vous le légitimez en disant qu’il est, en principe, très bénéfique et qu’il ne présente que quelques excès.
Toute société prévoit des limitations. C’est normal. La liberté n’est pas libertaire. Et les jeunes ont besoin de règles, de limites, pour se construire. Encore faut-il qu’il existe une logique, une certaine cohérence entre les mécanismes créés et les objectifs affichés. Or, cette cohérence est ici absente. Le but n’est donc pas la protection de la jeunesse, contrairement à ce qui est affirmé.
Pourtant, chacun a le pouvoir de ne pas jouer selon ces règles. Il suffit de commencer par s’occuper de ses enfants, de les ouvrir au monde réel, de discuter et de rire avec eux.
Embrassez vos enfants, rangez vos portables et vous verrez à quel point le monde est intéressant. Alors, ces élites perdront le contrôle qu’elles exercent sur vous.
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