Une armée européenne relève du défi impossible

L'avion militaire multirôle français, le Dassault Rafale.Source: AFP
L'avion militaire multirôle français, le Dassault Rafale.

Selon un spécialiste de sécurité, Jean Monjaret, les récentes déclarations de Jean-Claude Juncker en faveur de la création d’une armée européenne constituent un aveu d’échec et un vœu pieux doublé d’une série de mensonges.

Un aveu d’échec d’abord pour la diplomatie de l’Union Européenne (UE).

« L'image de  a souffert de façon dramatique. En termes de politique étrangère, il semble que nous ne soyons pas vraiment pris au sérieux », a déclaré M. Juncker dimanche dernier au journal allemand Welt am Sonntag. Le constat du Président de la commission européenne est d’une indéniable lucidité compte tenu de l’éviction de l’UE des accords de Minsk-2. Le problème est que cet état de fait ne date pas de la crise ukrainienne. Que ce soit dans les Balkans dans les années 90, en Irak ou en Afghanistan, la diplomatie européenne ne pèse rien. En toute logique. Car aucun Etat majeur européen ne veut réellement d’une politique étrangère commune.

Un aveu d’échec ensuite pour le modèle de construction de l’Europe.

Jean-Claude Juncker en préconisant la mise en place d’une armée européenne qui « aiderait à mettre au point une politique étrangère et de sécurité commune » le démontre. Comme tout fédéraliste bruxellois confronté à un blocage, il raisonne à l’envers. Nous n’avons pas de politique économique, de pratiques fiscales et commerciales communes ? Créons l’Euro et le reste suivra. Nous n’avons pas de diplomatie commune ? Créons une armée et il faudra bien que nous nous entendions. Or il faut une diplomatie commune avant de bâtir l’armée chargée de la soutenir, lorsque le cadre habituel de la négociation ne fonctionne plus. Pas l’inverse. Les choses sont simples : Une diplomatie commune répond à des menaces communes, lesquelles d’un point de vue militaire définissent des besoins opérationnels communs, un format d’armée commun avec une doctrine d’emploi commune et des matériels développés et acquis en commun. Communauté : Depuis que l’Europe a changé de nom pour devenir une Union, elle a paradoxalement oublié que pour être efficace il faut regarder ensemble dans la même direction.

Les propos de M. Juncker relèvent par ailleurs d’un « wishful thinking » témoignant de deux défauts majeurs. Une tendance à balayer sous le tapis les échecs encaissés à chaque tentative de mettre en place une défense européenne commune d’une part. Un total mépris des questions militaires de l’autre.

Jean-Claude Juncker se souvient-il des précédents projets de défense européenne ? La proposition d’une Communauté Européenne de Défense (CED), échoua en 1954 compte tenu, notamment, du refus français. La création de l’Union de l’Europe Occidentale (UEO), s’est résumée à la mise sur pied d’une organisation sans aucune capacité militaire réelle. Où est passée également la force de déploiement rapide européenne de 100 000 hommes, 100 navires, 400 avions de combat, prévue en novembre 2000 lors de la conférence d’engagement de capacités de  ? M. Juncker se souvient-il des dernières opérations militaires européennes ? En République centrafricaine, au Mali, seules les forces françaises sont allées au contact de l’adversaire, ont consenti des pertes humaines, ont, tout simplement, fait la guerre. Nos alliés européens se sont contentés d’envoyer quelques dizaines de spécialistes de la logistique, quelques dizaines de formateurs pour mettre en place des armées africaines –tâche dont tous les experts connaissent l’inutilité depuis vingt ans- bref, d’engager des hommes dans des missions où le risque est réduit au strict minimum. M. Juncker se rappelle-t-il de qui a combattu en Libye en dehors des Français et des Britanniques ? Personne. L’Europe de la défense, au-delà des nations-cadres, France et Grande-Bretagne, et de quelques unités d’élite par nation, Tercio espagnol, bataillon San Marco italien, forces spéciales polonaises…peut se réduire à un slogan : « à l’arrière, avec les infirmières. »

M. Juncker, par ailleurs, balaie d’un revers de la main tous les défis qu’il faudrait relever pour bâtir un instrument militaire commun en Europe. Que s’imagine-t-il ? Que le Luxembourg, les  ou les Etats Baltes pèseront dans ce cadre du même poids que Paris et Londres ? Un Etat, une voix ? Bien évidemment non. Si demain une véritable défense européenne devait voir le jour ce sont les nations disposant d’une puissance militaire réelle qui auraient naturellement vocation à prendre le lead. Celles qui ont des troupes et des armes combat proven, une industrie de défense performante, des matériels de pointe capables d’assurer des missions dans l’ensemble du spectre envisageable en contexte de guerre. Cela désigne d’abord la France. Nous sommes les seuls dans l’UE en mesure de construire un outil de dissuasion nucléaire et d’en maîtriser seuls, de bout en bout, tous les aspects : recherche et développement, production, service opérationnel, engagement éventuel, maintien en condition opérationnelle. Nous sommes les seuls, avec les Britanniques, à disposer d’industriels capables de construire des avions de combat correspondant au sommet de l’art. Les plus avancés, avec les Britanniques, sur les dossiers de la furtivité, des armes hypersoniques. Les forces françaises et britanniques, enfin, composées de professionnels de très haut niveau, de marins, d’aviateurs, d’unités de mêlée qui sont toutes allées à plusieurs reprises au feu depuis une quinzaine d’années, disposent d’une expérience du combat dont pas une autre armée ne peut se prévaloir dans l’UE. Lorsqu’il s’agit de faire des concessions à la France sur le respect des critères de Maastricht, M. Juncker est-il prêt à tenir compte des milliards d’euros investis par la France depuis des décennies dans le cadre de sa défense, alors que les autres Européens encaissaient « les dividendes de la paix », s’en remettant à l’hypothétique bon-vouloir américain pour les protéger ? Non bien sûr, orthodoxie ultralibérale oblige. Mais il doit comprendre que lorsqu’il s’exprime sur un terrain autre que celui des finances et des règlementations, il entre dans une logique pour laquelle il ne possède pas le logiciel adapté, ni la légitimité pour peser. « Lorsque les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent », écrivait Audiard. L’UE, M. Juncker et les Etats dépourvus de forces n’appartiennent pas à la première catégorie. Ils en sont conscients, encore faut-il qu’ils en tirent les conséquences en acceptant leur rôle d’acteurs de seconde zone. Ce qu’ils ne feront pas.

M. Juncker semble également mal conseillé du point de vue de la culture stratégique des Etats membres. Ignore-t-il, lorsqu’il évoque « une armée commune à tous les Européens (qui) ferait comprendre à la  que nous sommes sérieux quand il s'agit de défendre les valeurs de l'Union européenne » que la méfiance qu’il manifeste vis-à-vis de la Russie est loin d’être partagée par tous les Etats de l’UE ? Ignore-t-il que l’Italie est sans doute bien plus préoccupée par la prise de contrôle par l’Etat islamique d’une partie du littoral libyen, à 350 kilomètres des côtes italiennes, que par une hypothétique menace russe ? A-t-il remarqué que Matteo Renzi a été tout à fait chaleureux avec Vladimir Poutine lors de sa récente visite à Moscou ? Ignore-il enfin, lorsqu’il évoque la Russie comme la menace principale, que désigner un ennemi n’est pas dans la culture stratégique française ? Que la France officiellement ne se connaît pas d’ennemis si l’on s’en réfère aux textes officiels et notamment au Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale ?

Jean-Claude Juncker ment, enfin, lorsqu’il nous présente un projet « d’armée européenne » comme un outil susceptible de renforcer les capacités diplomatiques de l’UE. Il ment lorsqu’il dit que créer une telle force permettrait aux Etats européens de « rationaliser les dépenses militaires et de favoriser l'intégration militaire de ces pays ». Il ment tout simplement parce que l’intégration militaire européenne est faite depuis 1949, au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Il ment parce qu’en dépit de cette organisation et des adjonctions répétées des Américains, les Européens ne veulent plus investir dans leur défense, sachant pertinemment que personne au sein de l’UE et de l’OTAN n’est susceptible, à moyen terme, de faire l’objet d’une attaque en règle de la part d’un quelconque Etat. Il ment parce que toute tentative de créer une armée strictement européenne est condamnée d’avance car elle sera considérée par les Etats les plus atlantistes comme une duplication de l’OTAN. Il ment parce que parler de de créer une véritable armée européenne, au sein de l’OTAN, ne reviendrait nullement à nous donner l’autonomie d’une puissance réelle, mais reviendrait à maintenir l’influence des Etats-Unis au sein de l’Union Européenne.

Il ment mais on peut comme lui se permettre de rêver.

Maintenons l’Alliance Atlantique. Mais édifions un pilier véritablement européen de l’OTAN et, dans ce cadre, créons une industrie de défense européenne et achetons européen. Confions le commandement de toutes les forces terrestres évoluant sur le territoire de l’Union européenne, de toutes les forces navales de l’OTAN évoluant en Méditerranée, aux Européens, y compris en contexte de crise. De la sorte les Etats-Unis, qui se disent très inquiets de la montée en puissance de la Chine, pourront se concentrer sur le théâtre de l’Asie-Pacifique. Et puisque selon M. Juncker la Russie est la menace, élargissons l’OTAN à l’Ukraine et à la Russie. Intégrons les troupes de défense aérospatiales russes dans le projet de bouclier antimissiles américain en Europe. Ce serait le meilleur moyen de rassurer Moscou –qui vient de se retirer complétement du traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE)- et de s’assurer d’une paix durable sur le continent. Fantaisie, provocation ? En 1991 Boris Eltsine disait que « l’intégration de la Russie dans l’OTAN est un objectif à long terme. » Amarrons Russes, Ukrainiens et Biélorusses dans un ensemble européen auquel, de par leur culture et leur histoire, ils appartiennent de droit. Nous l’avons dit lorsqu’un problème majeur se pose il est de tradition à Bruxelles de se jeter dans le bain en espérant que le temps, le carcan des règlementations, le commerce, les échanges, règleront peu à peu les tensions entre nations et imposeront l’harmonie. Tentons le coup avec l’Union douanière et la Russie et tendons-leur la main. Qu’en pensez-vous monsieur Juncker ?

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