Coopération russo-centrafricaine : quand la France s’arroge un droit de regard

Coopération russo-centrafricaine : quand la France s’arroge un droit de regard
Le président russe Vladimir Poutine et le président de la République centrafricaine Faustin-Archange Touadera, le 23 mai 2018 à Saint Saint-Pétersbourg (image d'illustration).

Au cours de la dernière décennie, la Russie s’est attelée à renforcer son partenariat avec l’Afrique. Son récent rapprochement avec la République centrafricaine n’est pas sans provoquer les réactions épidermiques de Paris.

«Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France. Il n’y a plus de politique africaine de la France […] Il y a un continent que nous devons regarder en face» : le 28 novembre, Emmanuel Macron, alors en déplacement officiel au Burkina Faso, enterrait, du moins verbalement, la Françafrique. Mais dans les faits, Paris a bien du mal à se débarrasser de ses vieux réflexes.

En témoigne ses récentes attaques contre le regain d’activité en Afrique de la Russie, qui, à la faveur d’une santé retrouvée, renforce ses partenariats avec les pays africains. Soutien historique de nombreux pays africains dans leur lutte pour l’indépendance, Moscou s’était temporairement éclipsée de la scène africaine durant la décennie 1990 en raison de l'effondrement de l'Union soviétique et des difficultés économiques qui en ont résulté. Elle effectue désormais un retour logique dans un continent en pleine mutation. Mais les autorités françaises ne l'entendent pas de cette oreille. 

Rapprochement Moscou-Bangui : une obsession russe bien française

Dans le sillage de son rapprochement avec le continent africain, la Russie a scellé un accord de coopération dans le domaine militaire en août 2018 avec la République centrafricaine. Ce pays de quatre millions et demi d’habitants a basculé dans la guerre civile en 2013 avec le renversement de l’ancien président François Bozizé par des groupes armés islamistes de la coalition Séléka. Un coup d'Etat qui a poussé les milices majoritairement chrétiennes et animistes, appelées anti-Balaka, à mener une contre-offensive. Depuis, ni les militaires français engagés entre décembre 2013 et octobre 2016 dans le cadre l’opération Sanghari, ni les casques bleus de la force onusienne de la Minusca présents depuis 2014, ne sont parvenus à mettre un terme aux violences.

Dépassées par les exactions des groupes armés, les autorités centrafricaines ont appelé leurs homologues russes à les soutenir militairement dans leur entreprise de sécurisation du territoire. A la faveur de la levée partielle par l’ONU de l’embargo sur les armes décidée en décembre 2017, la Russie a livré fin janvier à la République centrafricaine des armes d'infanterie et des munitions, et déployé 170 instructeurs civils et cinq instructeurs militaires chargés de former les militaires centrafricains et de soutenir leur déploiement à travers le territoire. 

Il est temps de mettre de côté les complexes historiques, l'égoïsme et les intérêts nationaux paroissiaux 

En parallèle, Moscou s’est activé sur le terrain diplomatique en parrainant le 28 août, à Khartoum, la capitale du Soudan, une rencontre pour faciliter le processus de réconciliation. Les principaux chefs des groupes armés y étaient présents et ont convenu d’adopter «une déclaration d’entente» qui repose sur trois points principaux : préserver l’intégrité territoriale centrafricaine, assurer la sécurité de la population civile et relancer le processus de paix.

Mais voilà, l’initiative déplaît à Paris qui lui préfère celle portée par l’Union africaine. Signe de cette défiance française vis-à-vis de l’activité diplomatique russe en République centrafricaine : les récentes prises de position sans ambages des responsables français. Le 14 novembre, la France a ainsi présenté à l’ONU un texte pointant du doigt les initiatives portées par Moscou pour négocier des accords de paix en Républicaine centrafricaine. «Il doit n'y avoir aucune ambiguïté sur la centralité de cette initiative de l'Union africaine, et c'est bien ce que réaffirme notre projet de résolution», a déclaré devant le Conseil François Delattre, ambassadeur de la France à l'ONU. Une mise à l'écart arbitraire, comme l’a rappelé l’ambassadeur adjoint de la Russie à l’ONU, Dmitri Polianski. «Nous aidons activement la Centrafrique en bénéficiant du soutien du peuple et nous aimerions que nos efforts soient dûment mentionnés dans le texte français […]. En Centrafrique, il y aura du travail pour tous afin d'aider réellement le pays à se remettre sur pied», a-t-il ajouté, estimant qu'il était temps de «mettre de côté les complexes historiques, l'égoïsme et les intérêts nationaux paroissiaux».

Le processus de l’Union africaine ne peut fonctionner sans la mise en place en amont d'initiatives permettant d'étayer un accord de paix le plus global possible

Une joute verbale qui intervient quelques jours après une énième charge française contre le rôle de la Russie en Centrafrique. Le 5 novembre, dans une interview parue dans l'hebdomadaire Jeune Afrique, Florence Parly, ministre française de la Défense, avait accusé Moscou d’entraver une sortie de crise. «Je ne suis pas certaine que cette présence [russe en République centrafricaine] et les actions déployées par Moscou, comme les accords négociés à Khartoum à la fin août, contribuent à stabiliser le pays.» Plus tôt, dans une interview diffusée le 3 novembre sur France 24, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian avait accusé la Russied’avoir les mêmes funestes desseins : «Le seul sujet qui doit préoccuper ceux qui veulent s’occuper de la Centrafrique, c'est [...] la sécurité de ce pays et son développement, et non pas utiliser potentiellement les difficultés de ce peuple et de ce pays pour s'implanter dans un continent où il y aurait des ambitions voilées.»

Une vision que ne partagent pas de nombreux observateurs et spécialistes, à l'instar d'Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE). «La situation centrafricaine est très complexe. Plus il y a d’acteurs qui proposent des médiations, plus il y a de diversité dans les approches pour favoriser la démobilisation, la démilitarisation et la réintégration [des groupes armés], pour permettre une  réduction des violences intercommunautaires, plus il y a des initiatives pour soutenir la légitimité du président centrafricain Faustin-Archange Touadera, mieux c’est pour stabiliser le pays. Le processus de l’Union africaine ne peut fonctionner sans la mise en place en amont d'initiatives permettant d'étayer un accord de paix le plus global possible. Comparaison n'est pas raison, mais le processus de réconciliation en Syrie n'aurait pu avancer s'il n'y avait pas eu de réunions à Sotchi, Astana et Istanbul, il y a quelques semaines. Pour la République centrafricaine, c'est à peu près pareil», analyse-t-il pour RT France.

Si Paris demeure focalisé sur la très récente présence russe en République centrafricaine, Moscou ne s'est pas pour autant uniquement contenté de renforcer sa présence dans ce pays. En effet, le retour en force de la Russie sur le continent africain a débuté il y a près d'une décennie, et Moscou entend bel et bien rattraper son retard sur ses concurrents chinois ou encore français. 

La Russie à la recherche de partenariats tous azimuts

Bien que l'attention médiatique se soit focalisée ces derniers mois sur la présence russe en Centrafrique, Moscou est engagé, depuis plus d'une décennie, dans un renforcement de ses relations avec le continent africain. L’explosion des échanges commerciaux entre l'Afrique et la Russie en est un bel exemple. Selon le Centre de recherches sur les relations russo-africaines de Moscou, ils sont évalués à 17 milliards de dollars en 2017. Un montant 15 fois supérieur à celui enregistré en 2000.

Aujourd'hui, pour la Russie, l'Afrique est un partenaire important

Une dynamique rendue possible grâce aux multiples accords de partenariats scellés dans de nombreux domaines. Au-delà de l'armement, secteur dans lequel elle est un important fournisseur de ses alliés historiques, comme l'Algérie, la Russie est notamment présente dans le secteur de l'énergie et des mines. Les entreprises russes Alrosa (mines), Rosatom (nucléaire) ou encore Gazprom, sont désormais actives dans une dizaine de pays africains à l'instar de l'Angola, du Ghana, de l'Egypte, du Nigéria ou encore du Soudan. Le secteur agricole n'est pas en reste : la Russie, à travers les fabricants d'engrais Uralchem et Uralkali, entend bien renforcer sa présence en Zambie et au Zimbabwe. 

De plus, la décision de Vladimir Poutine, le 28 septembre 2017, d'effacer une partie de la dette des pays «les plus pauvres» d’Afrique après des négociations menées à Moscou avec son homologue guinéen, Alpha Condé, traduit la volonté des autorités russes de développer un partenariat équilibré. 

L’organisation, le 22 octobre à Moscou, du premier Forum sur la coopération russo-africaine, témoigne de cette volonté politique de la Russie de poser durablement les jalons d’un partenariat diversifié. «Aujourd'hui, pour la Russie, l'Afrique est un partenaire important qui participe à la formation d'un ordre mondial polycentrique et durable», a déclaré, dans son allocution d’ouverture, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Le chef de la diplomatie russe a en outre appelé à «une coordination étroite en politique étrangère avec les partenaires africains à l'ONU et sur d'autres plateformes multilatérales».

En attendant, cette vision du multilatéralisme prônée par la Russie est loin d’être partagée par la France qui, au cours des dernières semaines, n’a pas dissimulé son agacement de voir d’autres formes de partenariats exister au sein de son pré carré africain...

Malik Acher 

Lire aussi : La Russie annule 20 milliards de dollars de dette des pays africains

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