Tensions et début d'embargo au Kurdistan après le référendum

Tensions et début d'embargo au Kurdistan après le référendum© Safin Hamed
Kurdes célébrant la victoire du oui au référendum pour l'indépendance du Kurdistan le 25 septembre 2017

Lundi 26 septembre, 90% des 3,3 millions de votants se sont déclarés favorables à l'indépendance du Kurdistan irakien. Après le vote, les sanctions tombent et les accrochages émaillent les régions contestées par le pouvoir central, à Badgad.

Les résultats, provisoires, ne seront annoncés que le soir du 26 septembre mais ils reflètent la ferveur populaire actuelle au Kurdistan. 90% des votants se sont prononcés la veille pour l’indépendance de cette région autonome du Nord de l’Irak, selon les résultats communiqués par la commission électorale à Erbil.

3,3 millions de Kurdes, ce qui constitue un taux de participation de 72,1%, se sont rendus dans les bureaux de vote. C'est donc un succès pour ce référendum, comme le montrent des messages postés sur Twitter.

Les votants ont été appelés aux urnes de la province irakienne du Kurdistan et dans quelques autres zones kurdes disputées par le pouvoir central, comme Ninive, Dyala et Salaheddine, au nord du pays. Le référendum sous haute tension s’est déroulé sans l’accord de Bagdad et sous le regard courroucé de la communauté internationale.

Tous redoutent les velléités indépendantistes des autres minorités kurdes vivant dans les pays limitrophes. Les autorités turques surtout, en conflit avec leur propre population kurde, ont multiplié ces dernières années les frappes sur le Kurdistan syrien, en marge de la guerre contre l’Etat islamique (EI).  

L’indépendance du Kurdistan est un rêve longtemps chéri par les habitants de la région, qui n’ont jamais pu l'obtenir. Leurs espoirs déçus remontent au traité de Sèvres en 1920, qui lors du démantèlement de l'Empire ottoman, leur avait réservé un territoire. Jamais appliqué, il est remplacé par le traité de Lausanne en 1923 qui n'évoque même pas les Kurdes, qui vivent depuis dans des régions au statut plus ou moins autonome, à cheval sur la Turquie, l'Irak, l'Iran et la Syrie.

Scènes de liesse à Erbil 

L'heure de la revanche a sonné pour le Kurdistan irakien avec la guerre contre l’Etat islamique. Elle a offert aux combattants kurdes, les Peshmerga d'Irak, la possibilité de reprendre des territoires et d'asseoir leur légitimé face à la communauté internationale. Elle a aussi donné des ailes aux chantres de l'indépendance, dont le président Massoud Barzani, à la tête du Kurdistan irakien depuis 2005, qui est à l'initiative de ce référendum.

Dans les rues d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, le 25 septembre après la fermeture des bureaux de vote, la liesse était au rendez-vous. Des drapeaux kurdes – rouge, vert et blanc orné d’un soleil – étaient accrochés sur les murs, les voitures et noués aux cous des habitants. Dans le quartier de la citadelle, où les gens se retrouvent le soir pour fumer la chicha, l’euphorie était palpable. «Le soir, les Kurdes se sont regroupés, on a pu entendre des chants, des klaxons, il y a eu des feux d’artifices : une ambiance de fête», explique à RT France une journaliste française présente sur place. Des images de scènes de fête ont été postées sur Twitter.

Incidents dans les zones disputées du Kurdistan 

Mais dans d’autres zones, disputées par le pouvoir central, l’atmosphère était plus électrique. Quelques heures après le début du vote, le 25 septembre, le Parlement irakien à Bagdad réuni sans les députés kurdes, a voté une résolution visant à déployer des forces dans toutes les zones disputées, comme Kirkouk. Cette ville pluriethnique riche en pétrole est considérée par les Kurdes comme leur capitale culturelle, mais Bagdad n'entend pas la leur abandonner. Sa population plus mixte, composée de Kurdes, mais aussi d’Arabes sunnites, de Turkmènes et de chrétiens est moins favorable à l'indépendance.

Le 29 août dernier, le conseil provincial de Kirkouk avait certes voté en faveur de l'organisation d'un référendum dans la province, mais les représentants arabes et turkmènes ont dénoncé le caractère inconstitutionnel du vote. C'est donc sans surprise que des heurts ont éclaté dans la ville le soir du vote. «Ça a commencé à chauffer», poursuit la journaliste française qui s'est confiée à RT France. «Des milice chiites Hachd al-Chaabi iraniennes ont eu des affrontements avec les Peshmerga et l’armée irakienne s’est tenue prête à intervenir. Des couvre-feux ont été instaurés dans différents quartiers de Kirkouk. Le moment est mal choisi pour un référendum car si le chaos s’installe, l'EI peut en profiter», explique la journaliste actuellement au Kurdistan irakien.

Les Kurdes vivent dans la peur des embargos

Les réactions internationales ont été très vives après l’annonce du référendum par Massoud Barzani, le 7 juin 2017. Les officiels se sont succédés auprès du président du Kurdistan irakien pour le dissuader de l'organiser. Le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, son homologue français, Jean-Yves Le Drian, et la ministre française de la Défense, Florence Parly, se sont succédés à Erbil à la fin du mois d'août avec cet objectif. Début septembre, ce fut le tour des délégations internationales. Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, s'est dit «préoccupé face aux conséquences potentiellement déstabilisatrices du référendum». Mais Massoud Barzani, pour qui l’indépendance du Kurdistan est le combat d’une vie, est resté inflexible.

Pourtant, la plupart des observateurs s’accordent à dire que le président de la province du Kurdistan ne vise pas vraiment l’indépendance. «Fort de sa stature internationale et du soutien des chancelleries occidentales, il a parfaitement compris l’avantage à tirer d’une pression politique accrue sur Bagdad», pense Emmanuel Dupuy, président de l'Institut prospective et sécurité en Europe. «Certains estiment qu’il ne souhaite pas réellement l’indépendance, mais cherche plutôt à pousser ses pions, en vue des futurs arbitrages quant à un approfondissement des délégations de pouvoir octroyées par Bagdad au Kurdistan irakien», poursuit-il.

Quoi qu’il en soit, les effets ne se sont pas faits attendre. «La joie post élections ne doit pas faire oublier ce qu’il s’est passé ces derniers jours», explique la journaliste. «Il n’y a plus beaucoup de vie dans les quartiers. La population se prépare à vivre sous embargo. Les magasins ont été vidés, par peur des représailles internationales. l’Iran a fermé sa frontière aérienne. Bagdad menace de ne plus autoriser les survols sur son territoire, ce qui bloquerait la population sur son sol», conclut-elle.

La Turquie a également décrété des mesures sévères : Ankara a annoncé la prochaine fermeture de sa frontière terrestre avec le Kurdistan irakien et menacé de stopper ses importation de pétrole. Une décision qui affecterait lourdement l’économie de la province irakienne car la région exporte 550 000 de ses 600 000 barils quotidiens via l'oléoduc reliant Kirkouk au terminal turc de Ceyhan. Les velléités d'indépendance du Kurdistan irakien pourraient ainsi lui coûter très cher.

«Si Barzani et le gouvernement régional du Kurdistan ne reviennent pas très vite sur cette erreur, alors ils passeront à l'histoire avec l'ignominie d'avoir poussé notre région dans une guerre ethnique et confessionnelle», a prévenu le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un discours télévisé le 26 septembre.

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