LONG FORMAT : Bernie Sanders, objet politique non identifié

Bernie Sanders, l'autre surprise de cette campagne. Source: Reuters
Bernie Sanders, l'autre surprise de cette campagne.

Le sénateur du Vermont est l’autre surprise de ces élections présidentielles américaines. Encore inconnu il y a peu, il talonne aujourd’hui la toute puissante Hillary Clinton dans les sondages. Décryptage d’un phénomène.

Au pays du maccarthysme et de Wall Street, vous déclarer socialiste et vouloir mettre les banquiers en prison devrait vous disqualifier d’entrée. Surtout lorsque vous espérez vous asseoir dans le Bureau ovale. Et pourtant, Bernard Sanders, dit Bernie, peut se prendre à rêver. C’est tout juste si Hillary Clinton devait faire campagne, tant son investiture comme candidate démocrate ne devait pas faire un pli. Mais en ce début 2016, à chaque fois qu’elle regarde dans son rétroviseur, elle voit fondre sur elle un sénateur grisonnant aux faux airs d’Albert Einstein. Dans l’Iowa, où aura lieu la première étape de la primaire le 1er février, l’ancienne first lady est au coude à coude avec son adversaire. Mais comment expliquer une telle situation ? Aussi étrange que cela puisse paraître, Bernie Sanders partage un point commun avec Donald Trump. Celui d’attirer des électeurs qui ne font plus confiance à leurs élites.

Bernie et Hillary au coude à coude. © Capture d'écran du site : www.huffingtonpost.com
Bernie et Hillary au coude à coude.

Socialiste dans l'âme

On ne peut pas reprocher à l’homme de transiger avec ses principes. Depuis sa jeunesse, Bernie Sanders a fait le choix du socialisme. Né à Brooklyn le 8 septembre 1941, il est le fils d’immigrés juifs polonais, dont la famille a été assassinée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après un an au Brooklyn College, il poursuit ses études à l’Université de Chicago, alors en pleine effervescence des années 1960. Il peaufine déjà son art de la joute verbale avec son colocataire, un disciple de l’économiste Milton Friedman. A la même époque, il dirige le Congress for Racial Equality, une organisation de défense des droits civiques. Bernie s’installe ensuite dans le Vermont, destination prisée à l’époque par des dizaines de milliers de hippies. Mais la fumette et les tas de filles nues perchées sur du Hendrix, très peu pour notre citoyen engagé. Il vit modestement avec sa première femme dans une sorte de cabane aménagée. Ce domicile de fortune ne l’empêche pas de briguer à plusieurs reprises le poste de gouverneur. Même en période de chômage !

Bernie Sanders en 1991, année lors de laquelle il obtient sa place au Congrès. © Wikipédia
Bernie Sanders en 1991, année lors de laquelle il obtient sa place au Congrès.

Son premier triomphe politique, il l’obtient en 1981 après une série d’échecs retentissants. Bénéficiant d'une campagne rondement menée au niveau local, il s’adjuge le poste de maire de la plus grande ville du Vermont, Burlington. Une fonction qu’il occupera durant huit ans. Mais c’est en 1991 qu’il déroche le Graal. Voici que cet homme, qui a officié en tant que maire, dans un hôpital psychiatrique, en qualité de journaliste ou encore de réalisateur de documentaires, rentre à la Chambre des représentants. Il y restera seize ans avant de s'asseoir dans le fauteuil de sénateur du Vermont.

Durant toutes ces années, il siège en tant qu'indépendant et milite pour plus de justice sociale dans un pays où les inégalités sont reines. L’année dernière, il rejoint les démocrates et décide de se lancer dans la course à la primaire avec l’étiquette de l’outsider qui devrait vite disparaître. Mais plusieurs mois après, non seulement Bernie Sanders est toujours là, mais sa cote grimpe alors que celle d’Hillary Clinton suit le chemin inverse. Jusqu’au croisement des courbes ?

Bientôt le croisement des courbes ?© Capture d'écran du site : www.huffingtonpost.com
Bientôt le croisement des courbes ?

Inspiré par les modèles scandinaves

S’il partage avec son homologue républicain Donald Trump une certaine capacité à attirer les déçus de la politique, leurs clientèles sont différentes. Mais quelles sont au juste ses idées ? Le sénateur du Vermont qui se définit comme un «social-démocrate d’inspiration scandinave» à des ennemis bien identifiés : Wall Street et les lobbies. Il doit son succès aux classes moyennes éduquées que la crise a fait souffrir. Celles dont les emplois sont détruits par les délocalisations, qui croulent sous les dettes et les prêts étudiants exorbitants, qui sont au chômage, qui ne peuvent pas se soigner. Ceux qui veulent renverser la table sans céder aux arguments d'un Donald Trump. Il faut dire que si le fantasque milliardaire attire un public plutôt défavorisé et ouvrier, Bernie Sanders séduit ceux qui ont un haut niveau d'éducation... mais que la crise n'épargne pas.

Ce socialiste à l'américaine est donc à leurs yeux une sorte de messie. Il veut taxer Wall Street et les riches, augmenter les salaires, déprivatiser les prisons et offrir des congés payés et l’assurance maladie à tous.

Claire Shrout, une mère de famille de l’Oregon qui travaille comme infirmière a expliqué aux Inrocks ce qui lui plaît tant chez son chouchou : «Dans les autres pays occidentaux, les gens n’ont pas de dettes de santé, pas de dettes étudiantes. Ils n’ont pas à s’inquiéter pour toucher un congé maternité. Si j’étais une mère en Suède, les choses auraient été différentes pour nous…»

Il faut dire qu’elle a vécu un cauchemar à la Breaking Bad. Alors qu’elle était enceinte de son deuxième enfant, on a diagnostiqué un cancer à son mari. Suite à la perte du travail de ce dernier, le couple s’est retrouvé pris dans une spirale de dettes.

Des cas comme celui-là, il en existe des millions aux Etats-Unis qui demeurent les champions du monde en matière d’inégalités. Le discours de Bernie Sanders, notamment concernant la redistribution des richesses plaît de plus en plus dans une nation où les 3% les plus riches s'accaparent un tiers des revenus.

La coqueluche de la jeunesse

Le socialiste au pays du néo-libéralisme se paie le luxe de séduire une partie de la jeunesse, ce qui fait une partie de sa force. Lors de ses meetings, ils composent une bonne partie de la foule et il n’est pas rare de trouver ses partisans en charge des stands démocrates au sein des universités américaines. C’est le cas à Georgetown où Chika, la responsable locale, n’hésitera pas une seule seconde à voter pour «Bernie le rouge» : «Peu importe que Hillary soit une femme, Bernie est plus excitant.»

Auteur: homemadechickn

C’est l’autre facette du succès du trublion démocrate. Lors de ses deux mandats, Barack Obama a douché les espoirs d’une grande partie de l’électorat qui l’avait porté au pouvoir. La déception s'est rapidement installée. Et pour les soutiens de Sanders, Hillary Clinton n’est pas une alternative. Elle incarnerait l’establishment, cette classe dirigeante qu’ils souhaitent voir déguerpir. Bernie Sanders le sait. A l’instar de Donald Trump, il présente son adversaire comme la candidate du pouvoir et des lobbies, l'accusant lors d’un débat d’avoir touché plus de 600 000 dollars de la part de Goldman Sachs pour des conférences.

Auteur: RT France

Bernie, lui, refuse toujours d’être financé par les «super pacs». Ces groupes d’influence qui permettent à des entreprises d’investir des millions de dollars sur un candidat. Cette décision de la Cour suprême prise en 2010 est pointée du doigt par Bernie Sanders. Pour lui, elle participe à faire de l’Amérique une ploutocratie : «Les millionnaires et les milliardaires ont plus d’influence sur la campagne présidentielle que les candidats eux-mêmes ! Les politiciens sont devenus des subordonnés sans contrôle de leur propre campagne.»

A noter que Bernie Sanders est le seul candidat à refuser de recourir à un tel mécanisme.

Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il est fauché ! S’il ne peut rivaliser avec les réseaux d’influences et la puissance financière du clan Clinton, le sénateur a de la suite dans les idées et bénéficie d’un soutien populaire. C’est notamment par le biais d’une campagne de financement en ligne qu’il a décidé de procéder. Le montant moyen des dons s’élève à environ 31 dollars. Jusqu’ici, il a réussi à amasser 73 millions de dollars. C’est toujours quarante de moins qu’Hillary, mais cela lui permet d’envisager la suite de la campagne sereinement.

Mieux traité que Trump dans les médias

Alors que Donald Trump attise l’animosité de la plupart des médias occidentaux depuis le début de sa campagne, Bernie Sanders a été ignoré un bout de temps. Son succès dans les sondages a obligé les journalistes à s’intéresser de plus près à son cas. En France, il a plutôt la sympathie des rédactions.

Outre-Atlantique, il a encore du mal à être pris au sérieux. Lors d’une interview donnée au magazine du célèbre New-York Times l’été dernier, le trublion de la campagne est sorti de ses gonds. Quand la journaliste lui a posé une question concernant la comparaison entre sa coupe de cheveux et celle de sa principale adversaire, il a répondu ceci : «Je ne veux pas être impoli, mais je suis en course pour devenir président des Etats-Unis sur des sujets sérieux, vous comprenez ? Avez-vous des questions sérieuses ?»

En ce qui concerne ses chances de réussite ? Difficile d’y voir clair. Cette campagne 2016 semble bien être celle de toutes les surprises. Mais Bernie Sanders doit se rendre à l’évidence, il lui faudra escalader l’Everest pour l'emporter.

Un sondage récent a montré que les Américains préféraient voter pour un candidat musulman que pour un socialiste. Dans ce pays, le mot est toujours une insulte dans de nombreux cercles.

De plus, le sénateur idéaliste partage un autre point commun avec Donald Trump. Il a du mal à élargir sa base électorale. Pour l’instant, ses meetings sont remplis par des Blancs progressistes des classes moyennes ou défavorisées. L’électorat noir, qui constitue une part importante de l'électorat démocrate ne semble, pour l’instant, pas sensible aux sirènes socialistes. Lors d’un meeting, il a même été pris à partie par des Afro-Américains qui lui reprochaient de ne pas s’intéresser assez à leur cause.

Pour espérer faire trébucher Hillary Clinton de son piedestal, il lui faudra convaincre. Sortir de sa zone de confort. Quitte à faire des compromis. Après tout, au nom d’un certain libertarisme, Bernie Sanders n’est pas un farouche opposant à la restriction des ventes d’armes. Il lui est même arrivé de voter une loi républicaine concernant les retraites des vétérans.

Dans sa jeunesse, le septuagénaire était un grand athlète, l’un des meilleurs coureur de demi-fond de l’Etat de New-York. Reste à savoir s’il tiendra la distance.

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