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Assaut final de la BRI au Bataclan : 3 heures d'intervention pour 1 minute et 10 secondes de combat

RT France a pu entrer à la BRI pour échanger avec le chef de groupe qui dirigeait la colonne d'assaut au Bataclan le 13 novembre 2015. Bravoure et technicité : un témoignage fort pour mieux comprendre la durée de cette intervention historique.

Situé au cœur du célèbre 36 Quai des Orfèvres, la brigade de recherche et d'intervention de la préfecture de police de Paris (BRI-PP) est un sanctuaire recherché par les fonctionnaires, mais peu souvent mis en valeur auprès du public pour ses actions pourtant remarquables.

Sous l'impulsion de la préfecture de police, les hommes de la BRI parisienne sont désormais encouragés à s'exprimer dans les médias, notamment pour donner un éclairage de première main concernant leur intervention historique le 13 novembre 2015 au Bataclan.

Tout d'abord, malgré les polémiques qui ont pu survenir depuis la commission d'enquête parlementaire menée par Georges Fenech et Sébastien Pietrasanta à l'époque jusqu'à la diffusion très récente du documentaire Les Ombres du Bataclan sur Arte, il y a un bilan implacable devant lequel aucune critique ne peut être émise à l'encontre de la BRI ce soir-là : deux terroristes neutralisés, aucun otage tué et seulement un policier gravement blessé à la main.

En rencontrant les membres de la BRI, il est aisé de réaliser qu'ils ont souffert de ne pas pouvoir défendre ce bilan auprès du public pendant plusieurs années et qu'ils sourdent de colère lorsqu'ils se sentent mis en cause pour leur travail dans la salle de concert : «Ce n'est pas grave, nous savons bien ce que nous avons fait», relativise l'un d'eux en off, mais avec une pointe d'amertume.

Georges Fenech persiste et signe

Car la grande question qui fâche tant les opérateurs de la BRI, et que pose néanmoins l'ancien député Les Républicains Georges Fenech, est la suivante : pourquoi a-t-il fallu plus de deux heures aux hommes de la BRI pour lancer l'assaut ? Et, interrogé par RT France, l'ancien député assume...

Il rappelle même qu'il se demandait également pourquoi le dispositif de la force d'intervention de la police nationale (FIPN) n'avait pas été déclenché alors que cela avait été le cas quelques mois plus tôt lors de la prise d'otage de l'HyperCacher.

Au téléphone, l'ancien élu persiste en défendant le travail de sa commission d'enquête : «Les parlementaires en commission d'enquête sont là pour poser des questions, pas pour faire plaisir, même si certains ont pris nos questions personnellement. Certainement, ces questionnements, certains les ont mal vécus, mais ce n'était pas l'état d'esprit de la commission d'enquête. Certains députés ont même demandé s'il était pertinent de garder trois forces d'intervention [Raid, BRI et GIGN] plutôt qu'une seule et là, on se heurte à de très anciennes cultures à ce sujet. Bernard Cazeneuve nous l'a très bien dit en commission.»

«Nous ne sommes pas là pour entrer comme des cowboys et tirer dans le tas» : la BRI défend humblement son bilan

Interrogé par RT France dans les locaux du 36 à Paris, Jérôme, chef de groupe à la BRI qui a dirigé la colonne d'assaut au Bataclan semble expliquer pour la centième fois (mais avec un grand calme) : «Nous sommes arrivés à 22h20, il est plus de minuit lorsque nous lançons l'assaut. Il ne dure qu'une minute et 10 secondes. Mais après cela, l'intervention n'est pas terminée. En tout, nous intervenons trois heures pour explorer et nettoyer [sécuriser] chaque recoin du Bataclan, des dizaines de personnes se cachent dans les combles, des blessés graves sont entassés à cinq ou six dans des toilettes.» Il précise qu'il faut s'assurer que chaque personne n'est pas un terroriste.

Et Jérôme d'opposer aux critiques : «Comprenez bien qu'un seul blessé grave parmi les opérateurs, c'est un très bon bilan pour nous, parce qu'en nous portant volontaires, nous étions persuadés que certains d'entre nous n'en sortiraient pas vivants.»

Surtout, tous les otages ont été libérés sains et saufs et le chef de groupe souligne qu'il ne se passe pas un jour sans que la colonne d'assaut ne pense à eux et à leurs proches. Le contexte actuel du procès du 13 Novembre qui se déroule à quelques mètres des locaux de la BRI dans une salle d'audience spécialement construite pour l'occasion dans la salle des pas perdus de la cour d'appel renforce encore cette proximité, presqu'intime, entre les anciens otages et leurs sauveurs.

Jérôme rappelle également que si certaines modalités de l'intervention n'ont pas été mises en valeur avant un passé récent dans les médias, le petit monde de l'intervention d'urgence au plan international reconnaît et s'inspire de l'action prudente de la BRI le 13 Novembre, surtout en matière de résolution de prise d'otage : «Depuis 2015, nous avons rencontré de nombreuses unités d'intervention étrangères qui sont venues débriefer dans nos locaux.»

Le commandant de police admet toutefois que certains protocoles ont évolué afin de toujours améliorer les processus d'intervention : «Nous ne sommes pas là pour entrer comme des cowboys et tirer dans le tas. Mais effectivement, des choses ont changé dans les protocoles, notamment à la BRI, depuis 2015. Cette épreuve nous a aguerris aussi.»

Un autre aspect bénéfique pour le contreterrorisme, malgré l'horreur de l'attentat : «L'année 2015 a suscité plus de vocations vers les carrières dans les services spécialisés comme le nôtre et nous avons beaucoup gagné en enseignement dans cette crise.»

Sur les polémiques, le policier dit son incompréhension, mais il philosophe également en rappelant la bravoure de ses hommes : «Il y a eu des polémistes qui ont voulu réécrire l'histoire même six ans après. Moi, je voudrais souligner l'abnégation des opérateurs malgré le danger. Nous ne comprenons pas la raison des polémiques.»

L'autre volet de la colère des hommes de la BRI, partagée par divers groupes des forces de l'ordre intervenus sur ce soir-là (notamment les 13 gendarmes de la garde républicaine au Stade de France et la plupart des fonctionnaires de la BAC nuit au Bataclan), tient à la reconnaissance en demi-teinte de l'Etat et de l'administration après certaines actions héroïques.

Les remises de légion d'honneur ont été accordées au compte-goutte et seul le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve s'était rendu à la BRI pour remercier les opérateurs de leur bravoure. On le comprend à mi-mots : certains symboles auraient peu coûté au pouvoir politique, mais auraient probablement permis de désamorcer des rancœurs encore vivaces dans certains services... l'amertume atteignant son paroxysme quand, de surcroît, certains fonctionnaires se sentent mis en cause.

Georges Fenech assure bien au téléphone que tel n'est surtout pas son intention, et de louer naturellement l'héroïsme de ces fonctionnaires. Ce sont bien les protocoles d'intervention de l'époque, qu'il a estimés obsolètes avec sa commission d'enquête, sur lesquels il entendait s'interroger.

L'ancien député se félicite à ce titre que la doctrine ait évolué : en cas de tuerie de masse, les primo-arrivants doivent être primo-intervenants en tentant de neutraliser la menace vitale immédiatement (précisément ce qu'avait fait le commissaire anonyme de la BAC 75N au Bataclan en enfreignant le protocole).

Réduire la chronologie d'intervention, projeter plus de personnels soignants immédiatement, favoriser l'émergence d'une seule force d'intervention au niveau national : Georges Fenech maintient son discours, même s'il regrette peut-être une certaine phrase qu'il a prononcée pour les caméras du documentaire Les Ombres du Bataclan. Evoquant le temps d'intervention des opérateurs de la BRI, il l'a comparé à un trajet de TGV entre Lyon et Paris (2h20), un instant d'interview qui n'est pas du tout passé du côté de la BRI.

L'ancien député justifie malgré tout au téléphone : «L'intervention, ça a été plus de deux heures. A titre personnel, ça me paraît un temps long, je comprends que ça heurte de le dire, mais il y avait de nombreux blessés qui attendaient d'être secourus. [...] Peut-être que c'est une maladresse de ma part, mais même François Hollande avait questionné... On n'était pas vraiment préparés en France à une telle tuerie de masse.»

Une opération minutieuse pour une double mission : secourir et neutraliser

Jérôme de la BRI, lui, souligne que son groupe a progressé pas à pas dans le Bataclan avec son médecin des sapeurs-pompiers, prenant en charge autant de blessés qu'il le pouvait pour les stabiliser ou les évacuer rapidement, selon une logique de mètre gagné, l'un après l'autre dans un contexte de danger permanent et invisible : des explosifs sont-ils dissimulés dans la salle ? Des terroristes sont-ils cachés parmi les survivants ? Des victimes sont-elles piégées ? D'autres assaillants peuvent-ils tirer depuis une zone de la salle qui n'a pas encore été sécurisée ? Etc.

Pour RT France, le chef de groupe se souvient : «Nous composions une colonne de 12 hommes. Nous avons dû nous garer assez loin à cause du dispositif de sécurité. Plus nous approchions, plus nous voyions les victimes, en train d'être prises en charge. [...] En approchant du Bataclan, on a tous ces projecteurs lumineux très intenses qui éclairent crument l'entrée. Il y a des centaines de personnes, très peu de bruit, juste quelques râles de blessés.»

Et il souligne : «Nous comprenons très vite que nous allons avoir une double mission : progresser à l'intérieur [pour neutraliser les terroristes] mais aussi secourir les victimes. Notre médecin de la brigade des sapeurs-pompiers nous accompagne.»

Chaque mètre est gagné prudemment : «Nous allons nettoyer la zone de toute menace mètre par mètre et nous allons découvrir des gens immobiles partout, mais vivants, qui ne veulent pas attirer l'attention. Les rescapés nous pointent le balcon. La brigade d'intervention (BI) nous accompagne à ce moment-là.»

Puis, les opérateurs fixent la menace : «Lorsque nous arrivons à la fameuse porte à l'étage, [qui donne sur le couloir de l'assaut final], on entend un individu qui nous dit qu'il a 15 otages. Dès lors nous préparons l'assaut d'urgence [au cas où les terroristes commencent à s'en prendre aux otages]. Nous obtenons un numéro de téléphone pour échanger avec un des terroristes. Nous négocions avec eux. Nous constituons également un plan d'assaut élaboré pendant ce temps. Les opérateurs sont concentrés sur ce qu'il ont à faire et nous sommes concentrés sur la mission. [...] Nous échangeons cinq fois avec les terroristes puis dès que nous sollicitons l'autorisation d'assaut, nous l'obtenons très rapidement. Il y a une dimension politique dans le terrorisme, ils veulent utiliser les otages pour faire passer un message à la France.»

S'ensuit le fameux assaut final qui dure à peine plus d'une minute et à l'issue duquel aucun otage ne décède, ce qui relève de l'exploit technique, puisque certains d'entre eux étaient debout, disposés devant les fenêtres pour empêcher les tireurs d'élite d'atteindre les terroristes.

Surtout, les opérateurs doivent se confronter à la menace terroriste de deux hommes équipés d'explosifs et de fusils d'assaut, qui sont déterminés à mourir... le tout dans un couloir.

Malgré tout, la colonne d'assaut progresse, même quand l'énorme bouclier roulant Ramsès (180 kilos en tout) touché par 27 balles d'AK47 bascule vers le sol à cause d'une petite marche... Jérôme se souvient même que le premier opérateur de la colonne a alors eu un comportement particulièrement courageux : «Le premier de colonne continue à mener l'assaut à l'arme de poing ! Puis, les terroristes sont repoussés au bout du couloir où se trouve un escalier descendant vers la scène. Le premier terroriste se fait engager, il explose, mais par chance la fragmentation part vers un mur. On découvre ce qu'il en reste et on voit que l'autre, bien que blessé par l'explosion, cherche à faire pareil, alors nous n'avons pas d'autre choix que de le neutraliser.»

Mais, comme dit précédemment, l'intervention de la BRI était loin d'être terminée, malgré la fin de l'assaut, puisqu'il faut encore sécuriser le site, s'assurer qu'il n'y a plus d'explosifs, ni que des personnes sont restées cachées dans chaque recoin de la salle de concert.

Le schéma d'intervention a évolué, mais la menace également

En croisant les témoignages de l'ancien député Fenech et ceux de la BRI, il apparaît que le premier voulait questionner des protocoles qui n'étaient plus adaptés à une menace terroriste en pleine évolution opérationnelle, tandis que les opérateurs de l'ancienne brigade antigang veulent pour leur part défendre l'honneur de leur action et rétablir des vérités longtemps tues.

«Les hommes de la BRI ont appliqué le protocole qui existait à l'époque, je ne fais le procès de personne» se récuse encore Georges Fenech au téléphone qui concède également qu'il demeure «convaincu de l'utilité d'une BRI parisienne»... Mais il ajoute aussitôt : «Dès lors qu'il s'agit d'une tuerie de masse avec commando, c'est le Raid qui doit l'emporter, je le dis, je l'assume, tant pis si cela déplaît.»

Et de justifier : «Le Raid ne s'entraîne que pour cela, sans faire de judiciaire comme la BRI. Si une telle attaque devait se reproduire, ce serait le Raid qui serait désigné, j'en suis convaincu.»

Aussi Georges Fenech déplore-t-il : «Dans notre pays on fonctionne beaucoup en silo, avec des chapelles imprenables et il faut une volonté politique très forte pour bousculer les différentes cultures qui existent dans notre pays, je sais que c'est compliqué à faire mais il faut une seule équipe d'élite à mon sens.»

Un nouveau schéma national d'intervention a été mis en place en 2016 pour mieux appréhender la menace terroriste intérieure auquel ont probablement contribué les travaux de la commission d'enquête parlementaire.

Et pourtant, une source policière nous fait justement remarquer qu'en cas de déclenchement du schéma national dans Paris, ce serait justement la BRI qui serait nommée «force menante» et le Raid comme «force concourante», exactement comme le 13 novembre 2015 au Bataclan... Mais si l'attaque venait à survenir en petite couronne parisienne, cela serait l'inverse (comme lors de l'assaut de Saint-Denis qui a mené à la neutralisation d'Abaaoud le 18 novembre 2015).

Quoi qu'il en soit, depuis lors, les attaques de type commando terroriste ont grandement diminué sur le territoire, sous l'impulsion du démantèlement judiciaire de certains réseaux (notamment franco-belges) et de la neutralisation presque totale de Daesh dans la zone irako-syrienne, avec une évolution vers des attaques menées par des profils solitaires et souvent moins connus du renseignement.

Faudra-t-il craindre à l'avenir une nouvelle menace hybride venue d'une refondation de ces groupes islamistes en Afghanistan ou au Sahel ? Le cas échéant, si le pire devait à nouveau se produire en France, les forces seront probablement mieux préparées... L'héroïsme et la bravoure seront à nouveau sollicités, sans aucun doute. Il faudra également espérer que les autorités sauront mieux manifester leur reconnaissance.

Antoine Boitel