Pourquoi des Podemos ou des Syriza ne marchent pas en France

Le Premier ministre grec Alexis Tsipras ( Syriza) et Pablo Iglesias ( Podemos)© Yannis Berhakis Source: Reuters
Le Premier ministre grec Alexis Tsipras ( Syriza) et Pablo Iglesias ( Podemos)

De Barcelone à Athènes, les partis de gauches se renouvellent. La France échappe encore à ce regain citoyen. La faute à la «panne institutionnelle» du pays selon le député socialiste Pouria Amirshahi, lequel appelle à un nouvel élan politique.

Pouria Amirshahi est un député socialiste qui étonne et détonne dans le paysage politique français. Il est le chef de fil des députés frondeurs qui critiquent de plus en plus ouvertement la politique du gouvernement Valls tout en lorgnant de plus en plus du côté des modèles grecs et espagnols.

Pourtant, après avoir eu un temps la volonté de réformer cette politique de l'intérieur, l'un des députés frondeur, Philippe Noguès, vient de claquer la porte du parti socialiste, dénonçant le «chemin tracé vers une société de plus en plus libérale» que suit la politique du gouvernement.

Pouria Amirshahi, quant à lui, a annoncé sa décision de créer un mouvement citoyen transversal. Pourtant, malgré les appels du pied du Front de gauche et du Parti communiste pour créer une gauche alternative, le député semble hésiter encore à franchir le pas d'une rupture définitive avec le parti socialiste. Pour RT France, il décrit ce que pourrait être ce Mouvement nouveau, et si le mot «parti» n'est jamais prononcé, c'est bien du côté grec et espagnol que semble aussi venir son inspiration.

RT France: Dans une tribune publiée par le JDD, vous avez appelé à la constitution d'un «Mouvement citoyen de type nouveau»? Qu'est-ce que cela signifie exactement?

Pouria Amirshahi: Je pars du constat que la France est en panne institutionnelle, que son système économique est aussi à bout de souffle. Les partis ne sont plus en situation de porter un nouvel élan, d'où les abstentions massives. Il est temps de créer quelque chose d'autre, un mouvement commun. Les Français ont l'impression d'une souverainété citoyenne perdue, un sentiment de pouvoirs confiscatoires, qu'il soit économique ou politique. La crise que traverse la politique française concerne tous les partis. On arrive à un point culminant où les partis sont même comptables de cette panne.

RT France: Est-ce là l'embryon d'un mouvement qui pourrait ressembler à Podemos ou Syriza?

Pouria Amirshahi: Nous souhaitons construire une plateforme informelle, transversale, une vraie force de proposition qui s'appuierait sur la société civile. Je ne demande à personne de quitter son parti, qu'il soit socialiste, vert, communiste ou autre. Je ne veux pas faire un parti de plus, je n'y vois pas d'intérêt. Les notions de gauche et de droite sont tellement confuses et confondues, qu'il faut repartir dans l'action concrète. Il faut fédérer en partant de la vraie vie. 

RT France: Pourquoi une force politique organisée, sur le modèle de Podemos ou Syriza, tarde-t-elle à émerger en France? 

Pouria Amirshahi: Pour plusieurs raisons, d'abord en raison de la logique institutionnelle qui tient à la Vème république. Nous n'avons pas non plus la même expérience que la Grèce ou l'Espagne qui sont passées par les régimes des Colonels ou le franquisme. Nous procédons du socialisme démocratique et c'est de là qu'il faut de là partir, en l'inscrivant dans l'humanisme républicain et l'écologie contemporaine.

RT France: Quel est l'état de la politique en France?

Pouria Amirshahi: Elle est totalement en panne. La gauche est dans une double impasse: la sociale démocratie s'est totalement convertie à l'ordre libérale et sécuritaire. La Gauche contestataire n'a pas renouvelé sa pensée. Le parti socialiste, quant à lui, a atteint sa limite. 

RT France: Quel est ce mouvement des «députés frondeurs» auquel vous appartenez?

Pouria Amirshahi: Nous sommes 40 députés socialistes à voir l'impasse politique dans laquelle nous mène la politique du gouvernement. Nous ressentons le besoin de dépasser des cadres périmés, qui au-delà de leur désuétude, empêchent la fabrication d'une pensée politique nouvelle. Mais nous sommes aussi conscients de la limite de cette démarche qui s'inscrit dans des institutions épuisées. En tant que députés frondeurs, nous avons fait des propositions alternatives contre des mesures qui allaient à l'encontre des engagements pris par le candidat Hollande et à l'encontre du logiciel de la gauche.

RT France: Comment cette fronde se traduit-elle concrètement?

Pouria Amirshahi: Quand j'ai dit que je ne voterai pas la confiance au Premier ministre Manuel Valls, on m'a mis en garde. Mais il fallait une transgression démocratique. Pareil pour le vote du budget, pour le vote du Traité européen. J'ai voté 90% des lois présentées mais ne pas voter ces 10% était nécessaire. Jamais sous la Veme, on a vu un député ne pas voter la confiance au Premier ministre issu de son parti. D'une certaine façon, la fronde est l'embryon de la prochaine république, quelque chose qui s'apparente à ces mouvements du sud de l'Europe.

RT France: Mais les 40 députés frondeurs continuent de jouer le jeu du parti. Vous avez par exemple déposé une motion B au dernier congrès du PS en avril à Poitiers. 

Pouria Amirshahi: Nous continuerons surtout à empêcher la dérive libérale et sécuritaire du gouvernement. Tout cela m'inquiète. D'ailleurs la concomitance de la loi Macron et de la loi sur le Renseignement sont symptômatiques de cette dérive. Il y a là aussi comme le symbole d'une grande défaite culturelle à l'oeuvre de la gauche, dont le logiciel a été gangréné par la droite. Il faut que les consciences s'organisent pour respecter le mandat qui nous a été confié et les engagements que nous avons pris. C'est quand même la moindre des choses dans une démocratie. 

RT France: François Hollande entend-il encore sa gauche?

Pouria Amirshahi: Non. Mais en même temps, cela fait longtemps que je ne me mets plus dans la tête de François Hollande, et que j'agis indépendamment de ses intentions présidentielles qui ne me concernent plus. Je ne cherche plus à savoir ce qu'il en pense.

RT France: Vous mettez en garde contre le «poison» de 2017. Qu'entendez-vous par là? 

Pouria Amirshahi: A chaque élection présidentielle, nous sommes condamnés à choisir entre des personnalités qui tournent le dos à des programmes pour lesquels ils ont été élus. Par ailleurs, ils s'installent dans un pouvoir démesuré, indigne d'une démocratie moderne. C'est dangereux. L'élection présidentielle est à la fois un moment de vérification et un moment de renoncement et de désillusion. On est pour le moment obligé de passer par ce rendez-vous pilier de la Vème République mais s'en remettre uniquement à cette élection présidentielle  serait remettre les clés de sa souverainté à quelqu'un dont on n'a aucune garantie qu'il la respecte ensuite. Le Pouvoir vire souvent à confiscation sans contre-pouvoir. Et le premier contre-pouvoir est dans la force citoyenne organisée.

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