Grève des crèches : la pénibilité au cœur du problème

Des bottes, à l'entrée d'une structure d'accueil de jeunes enfants© Kai Pfaffenbach Source: Reuters
Des bottes, à l'entrée d'une structure d'accueil de jeunes enfants

Les personnels des crèches de la ville de Paris entament un mouvement de grève, jeudi 18 juin. En cause : des conditions de travail « insupportables » dues à un manque d'effectifs flagrant. Rencontre avec une professionnelle qui en a «ras-le-bol».

Emmanuelle Juignier est auxiliaire de puériculture. Avec quatre autres professionnels de la petite enfance, elle anime la crèche municipale collective de Labois-Rouillon, dans le XIXème arrondissement de Paris. Syndiquée à la CGT Petite Enfance, elle est une des porte-drapeaux du mouvement de grève qui débute aujourd'hui.

Une grève née d'un ras-le-bol quasi-généralisé parmi les professionnels du secteur. La raison principale, d'après la syndicaliste : un manque d'effectifs qui empêche les travailleurs de mener à bien leur mission auprès des enfants et qui abîme leur santé.

«Le travail des professionnels de la petite enfance est aussi important qu'il est pénible. Nous évoluons dans le bruit pour remplir une mission que exige la plus grande patience. Le stress et l'épuisement font parti de notre quotidien. C'est loin d'être un travail facile. La mairie de Paris promet chaque année de rajouter des milliers de places en crèche, mais les recrutements ne suivent pas», souligne-t-elle. « Les personnels des crèches à Paris travaillent depuis de nombreuses années en sous-effectifs. Cette situation, associée à la pénibilité du travail, créé des troubles psychosociaux chez beaucoup d'entre nous. C'est un cercle vicieux : on travaille en sous-effectifs, ce qui accentue encore notre épuisement jusqu'au burn-out. Là, c'est le surmenage, la dépression et l'arrêt maladie. Or, les congés ne sont pratiquement plus remplacés. Les collègues doivent compenser le départ d'une personne et se retrouvent dans une situation encore pire».

La ville et les professionnels en conflit sur les effectifs

Si le mouvement social est si souvent accompagné des mots «ras-le-bol», c'est que les déficits d'effectifs sont un sujet de querelle depuis plusieurs années déjà. En 2011, un précédent mouvement social avait conduit à la création, par la mairie de Paris, d'un «volant de remplacement» à destination des structures d'accueil de jeunes enfants. Un pôle de la municipalité dans lequel 250 vacataires se tiendraient prêt à venir en renfort, au pied-levé, des structures en manque de personnels. Une décision saluée mais insuffisante, selon les intéressés.

«D'abord, ce "volant de remplacement" n'a pas tenu le coup. S'ils étaient 250 en 2011, on n'en comptait plus qu'une trentaine en 2014. Les autres avaient fini par prendre des postes permanents en crèche, pour combler les centaines de départs définitifs chaque année», commente l'auxiliaire de puériculture. «Ensuite, le vrai problème n'est pas là. Les normes d'encadrement dans les crèches datent de 1948, c'est-à-dire d'une époque où le travail n'avait rien à voir avec celui exigé aujourd'hui. Les enfants étaient couchés toute la journée, on ne connaissait pas encore les notions d'éveil et de pédagogie qui sont si importantes de nos jours. Ce que nous demandons, c'est l'embauche d'un à deux professionnels par structure, en fonction de leur taille».

Pour la professionnelle de la petite enfance, les niveaux d'encadrement actuels ne correspondent plus à la réalité de la mission requise : «la loi française exige un professionnel pour huit enfants qui marchent et pour cinq enfants qui ne marchent pas encore. La ville de Paris fait un calcul différent. Elle n'accordera pas d'adaptation d'embauches ou d'horaires tant qu'il y a au moins un professionnel pour 6,5 enfants, tous âges confondus. Ils calculent une moyenne malhonnête et cette décimale "6,5" montrent qu'ils traitent les enfants comme des dossiers que l'on peut diviser. C'est un manque de reconnaissance profond pour les enfants et pour la profession».

Un mouvement de grève qui s'étend dans le futur... Et le passé

Ce mouvement social est le troisième de la décennie. Après un premier en 2011, qui avait abouti à la création du «volant de remplacement», les professionnels s'étaient de nouveau mis en grève en septembre 2014.

Cette année, les premiers troubles ont éclaté le 28 mai avec une première cessation du travail qui a duré deux jours. La grève d'aujourd'hui se veut la continuité de celle du mois de mai.

Auteur: Norgare

A chaque épisode, les revendications sont les mêmes. Avant tout, l'augmentation des effectifs : «c'est un sujet sur lequel on avance pas», explique Emmanuelle Juignier. «Les efforts de la ville de Paris sont parfaitement insuffisants. Le nombre de place de crèche augmente chaque année à un rythme beaucoup plus élevé que celui des embauches de personnels».

Si le mouvement de 2015 vient refléter ceux des années précédentes, il peut aussi s'inscrire dans l'avenir : «le mouvement est reconductible. Nous attendons des réponses concrètes de la part des élus de la mairie. Sans un dialogue satisfaisant, nous nous accordons le droit de faire durer le mouvement de grève». Un préavis a d'ores-et-déjà été déposé, dans le doute, pour le vendredi 19 juin.

Un dialogue difficile avec les autorités municipales

Du côté de la mairie de Paris, on ne voit pas les choses avec le même œil. L'Hôtel de Ville insiste sur le «dialogue permanent» qu'il entretient avec les professionnels de la petite enfance travaillant dans les crèches municipales. L'intersyndicale a été reçue, mardi 16 juin, lors d'une réunion sensée désamorcer la situation avant la mise en place d'un piquet de grève. En vain.

«Les autorités ne nous ont pas écouté et n'ont pas fait le moindre pas dans notre direction. Nous avons été reçus pas des fonctionnaires de la mairie, qui ne sont pas des décisionnaires. Nous voulons être reçus par des élus et entamer une vraie négociation sur les ajouts de personnels», explique encore la syndicaliste.

Un souhait qui sera peut-être exaucé, jeudi 18 juin. L'intersyndicale doit être reçue de nouveau à l'Hôtel de Ville, au matin. S'ensuivra une assemblée générale qui débouchera sur une manifestation, allant de la place de la République au parvis de l'Hôtel de Ville.

Au mois de mai, ils étaient 2 500 à battre le pavé, sur un total de 8 000 agents évoluant dans les crèches municipales parisiennes. L'intersyndicale, composée de la CGT Unsa, la CFTC, FO et FSU, espère voir aujourd'hui encore plus de professionnels dans les rues de Paris.

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