«Un Abu Ghraïb au cœur de Fleury Mérogis», le coup de colère d'une association d'aide aux détenus

La prison pour Hommes, Fleury Mérogis© Charles Platiau Source: Reuters
La prison pour Hommes, Fleury Mérogis

Mais que se passe-t-il donc dans cette prison? Deux détenus ont porté plainte pour «violences aggravées» contre des surveillants du quartier disciplinaire. En avril dernier, une première plainte pour les même faits avait été également déposée.

Trois incidents graves en deux mois pour des faits similaires de violences qui concernent le même quartier disciplinaire. Voilà qui a alerté l'association Robin des Lois qui a diligenté un avocat pour aider les trois détenus et a saisi le ministère de la justice pour qu'il fasse toute la lumière.

Trois incidents graves

Un premier détenu affirme avoir été frappé par plusieurs surveillants après avoir été mis à nu. Un certificat médical, établi à sa demande, fait état de lésion à une oreille et d'une plaie au cuir chevelu. Le second assure avoir été frappé dans sa cellule. La première plainte déposée en avril mentionnait également des faits de violence de la part des surveillants.

François Korber, secrétaire général de l'association Robin des Lois et lui-même ex-détenu devenu un spécialiste du droit pénitentiaire, revient pour RT France sur ces incidents: «Les faits sont graves. Ce sont les épouses au parloir qui nous ont alerté. Je qualifie cela d'Abou Ghraïb de Fleury Mérogis. Un des plaignants a été déshabillé, cinq gardiens se sont jetés sur lui, l'ont bloqué nu à terre et l'ont frappé à coup de rangers sur le dos. Dans un autre cas, le détenu a été menotté nu et a reçu de grands coups de poing au visage. Il y a là une volonté évidente d'humilier. Ce détenu a du témoigner à son propre procès par visiophone tellement son visage était marqué. Ils n'ont pas osé le montrer comme cela à une audience de tribunal».

Selon l'enquête de l'association, c'est tout le quartier disciplinaire de Fleury Merogis qui serait devenu quasiment ingérable: «Fleury Mérogis est la plus grande prison d'Europe et a aussi le plus grand quartier disciplinaire. Généralement, ce quartier ne comprend pas plus de 10 à 15 cellules maximum. A Fleury, on compte 77 cellules, avec deux équipes permanentes de surveillants. Les faits viennent de ces deux équipes qui ont à leur tête des gradés. L'un d'eux a été surnommé par les détenus «Tyson». Vous voulons les identifier nommément et les poursuivre», ajoute François Korber.

La première plainte en avril avait suscité de nombreux témoignages, avec entre autres, ceux de deux aumôniers qui ont constaté l'état physique de prisonniers visités par eux.

D'autres plaintes devraient suivre selon François Korber qui précise cependant qu'il ne s'agit pas d'incriminer toute la profession de gardien de prison: «Nous ne sommes naïfs, nous savons bien que ce métier est difficile et qu'ils ont à gérer des prisonniers parfois dangereux. Un surveillant a le droit de recourir à la force mais si elle est strictement necessaire et proportionnée».

La prison de Fleury Mérogis, la plus grande d'Europe© Charles Platiau Source: Reuters
La prison de Fleury Mérogis, la plus grande d'Europe

Des défaillances en cascades

L'administration pénitentiaire, jointe par RT France, n'a pour le moment pas répondu à nos nombreuses sollicitations. Cependant, selon l'AFP, «de source proche de l’administration pénitentiaire, on indiquait que le premier détenu à avoir porté plainte avait «clairement un problème de comportement». Cette source précise également  qu'aucun indice de dysfonctionnement n'a été établi.

Du côté des Robin des Lois, autre son de cloche car «aucune soupape de sécurité et d'alerte n'a fonctionné» selon l'association: «Depuis deux ans, nous avons constaté une dégradation des conditions dans ce quartier disciplinaire. Les détenus se sont plaints auprès de la hiérarchie de la prison. Il leur a été répondu que ces équipes de surveillants avaient toute la confiance de leur supérieur. Il y a là clairement une défaillance de la hiérarchie» indique François Korber.

L'association s'interroge aussi sur le rôle des médecins du quartier disciplinaire qui ont établi le certificat médical d'un des plaignants: «Les médecins affectés ne font rien pour empêcher ce scandale. Or ils ont l'obligation légale de rapporter au procureur de la république les faits délictuels contre les détenus qu'ils constatent».

Fleury Mérogis, le symptôme d'un système pénitentiaire au bord de l'apoplexie

A travers Fleury Mérogis et son quartier disciplinaire, c'est aussi le peu de moyens dont dispose la Justice en France et particulièrement l'administration pénitentiaire qui est en question, selon l'analyse de François Korber: «Depuis 30 ans, que ce soit à gauche ou à droite, toutes les tares du système perdurent car au fond cela n'intéresse pas les Français. Les politiques n'en font pas une priorité».

Auteur: Vidéo clandestine filmée par des détenus de Fleury Mérogis

En effet, la Cour Européenne des droits de l'homme condamne régulièrement la France pour l'état de ses prisons et leur surpopulation chronique. Selon les chiffres officiels, la population carcérale y est de 68 859 détenus alors que la capacité d'accueil des prisons n'est que de 57 680 places. 

Selon la loi, la prison se doit d'assurer deux missions: la garde des détenus pour assurer la sécurité de tous, mais également leur réinsertion. Or, selon les chiffres de l'association Robin des Lois: «80% des personnes sont en prison pour des peines de moins d'un an. C'est surtout de la petite délinquance. Ils rentrent, sortent, rentrent, sortent, dans une spirale sans fin car on ne leur offre pas de volet de réinsertion».

Pour François Korber, il est urgent de réfléchir à des alternatives à l'enfermement pour éviter que l'état des prisons françaises n'empirent et aboutissent à d'autres affaires comme celles de Fleury Mérogis: «Il faut développer les aménagements de peine, la conditionnelle, les détention en semi-liberté. Tout cela marche bien car les gens sont encadrés. Seulement voilà, on manque de moyen".

En France, le taux de récidive atteint le chiffre endémique de 62% chez les personnes condamnées à une peine de moins de six mois. La loi Taubira, votée en août 2014, avait justement tenté de réfléchir à un accompagnement des détenus afin d'éviter tout retour à la case prison, suscitant dans la foulée la colère de la droite qui l'avait accusée de laxisme. La politique pénitentiaire française semble ainsi, dans un balancement schizophrénique, osciller entre le tout répressif et une politique volontaire de prévention de la récidive.

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