Georges Malbrunot : «La politique française est humainement géniale mais politiquement désastreuse»

Georges Malbrunot : «La politique française est humainement géniale mais politiquement désastreuse»
George Malbrunot, auteur avec Christian Chesnot de «Nos très chers émirs» et journaliste au «Figaro» ©RT

Pour l'auteur de «Nos très chers émirs», la guerre en Syrie est un «fiasco» pour tout le monde, particulièrement pour la diplomatie française. Le grand reporter du Figaro, qui était en Syrie en octobre 2016, rend compte de la situation à RT France.

Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro, était en Syrie fin octobre 2016. Il a ainsi pu prendre connaissance de la situation, tant à Alep qu'à Damas. Pour le journaliste expert du Moyen-Orient, les «rebelles modérés» ne comptent plus dans l'équation en Syrie. Ce n'est qu'à Alep que ces derniers sont encore numériquement significatifs, 3 000 environ sur les 8 000 combattants retranchés dans les quartiers est de l'agglomération. Un effectif que Georges Malbrunot compare avec les 2 000 de l'organisation terroriste d'al-Nosra - rebaptisée Front Fatah al-Cham sous la pression du Qatar, rappelle le journaliste, «afin de la rendre plus présentable aux yeux des Occidentaux». Mais les rebelles modérés ne sont pas décisionnaires : les leaders sont issus d'al-Nosra et ce sont eux qui «imposent leur tempo».

Les paris et fiascos de la diplomatie française

«On nous avait vendu une Armée syrienne libre [ASL, lesdits rebelles modérés] qui allait renverser le régime d'Assad», rappelle le journaliste. «En France, on nous a vendu un package séduisant : un peuple contre un dictateur», explique-t-il. Un storytelling que la presse a, dans sa majorité, «voulu croire». «Mais cette thèse-là ne correspond plus à la réalité», estime Georges Malbrunot, faisant le constat que la Syrie n'est plus un pays unitaire, mais plutôt divisé en de multiples factions et peuples.

Le journaliste confirme par ailleurs le point déterminant dans le conflit que représente l'intervention de la Russie à partir du 30 septembre 2015, opération conforme au droit international, et à la demande de la Syrie. Selon lui, un «mandat russe s'installe en Syrie», où la Russie «a pris les commandes», alors que la partie du pays dite «utile», celle des grandes villes, de leurs banlieues, des axes de communication et du littoral, est en passe d'être libérée. La Russie est en train d'atteindre ses objectifs, constate-t-il. D'autant que l'élection de Donald Trump, au grand dam de François Hollande, pourrait changer la donne et favoriser un rapprochement entre la Russie et les Etats-Unis, au moment où la grande bataille pour la capitale de Daesh en Syrie, Raqqa, se profile. 

Pour autant, rappelle George Malbrunot, l'idéologie qui sous-tend l'Etat islamique ne va pas disparaître. Il y a de grandes chances, selon lui, que les combattants islamistes, autrement désignés comme «combattants étrangers» par opposition aux nationaux syriens, se dispersent, tout comme l'état-major de Daesh. Que ce soit pour retourner en Europe ou pour gagner d'autres théâtres d'opérations, comme l'Afrique du Nord.

Le Quai d'Orsay en 2012 : «On va isoler la Russie»

Résultat, selon le grand reporter : une France devenue inexistante dans la région du Moyen-Orient, parce qu'elle s'est «elle-même marginalisée». Parce qu'elle «appréhende la situation telle qu'elle aimerait qu'elle soit et non pas telle qu'elle est». Pour Georges Malbrunot, la diplomatie française s'est «beaucoup trompée» à force de personnaliser le combat en se focalisant sur la personne de Bachar el-Assad.

Aujourd'hui, estime-t-il, la France «paie le prix» d'«erreurs d'analyse grossières». Notamment concernant la Russie : «J'entendais des diplomates [français] dire en 2012 : "nous allons isoler la Russie". On voit aujourd'hui qui est isolé», insiste-t-il.

«On s'est fait piéger par nos partenaires du Golfe»

Comme Georges Malbrunot le détaille avec Christian Chesnot dans le livre Nos très chers émirs, (Michel Lafon, octobre 2016), l'Arabie saoudite et le Qatar, par l'intermédiaire de financiers privés ou «pseudo-privés» ont «alimenté Daesh et al-Nosra pendant des années» leur permettant de prendre une position dominante aux dépens des rebelles «modérés». En France, avec aucun plan alternatif au renversement du «régime» de Bachar el-Assad et un pari unique sur l'Armée syrienne libre, qui, depuis, s'est pratiquement évaporée, «on fermait les yeux sur ces acquaintances-là».

Mais, en 2016, le constat est là : après des années d'«islamisation» de la rébellion», les groupes terroristes islamiste ont pris le dessus sur les forces sur lesquelles comptaient les Occidentaux. «La politique française est humainement géniale mais politiquement désastreuse», résume ainsi Georges Malbrunot. 

Nos très chers émirs : «omerta» des politiques et de la justice

Georges Malbrunot revient aussi sur les suites de la publication de Nos très chers émirs, livre qui expose les relations troubles entre la classe politique française et le Qatar. «Le livre a fait beaucoup de bruit mais les conséquences politiques sont assez nulles», constate-t-il, évoquant une «omerta», et relevant par ailleurs que la justice ne s'est toujours pas saisie des révélations, documentées, au sujet de collusions de membres de l'ambassade du Qatar avec des figures de premier plan telles que Rachida Dati ou Jean-Marie Le Guen, secrétaire d'Etat chargé des relations avec le parlement.

Pour Georges Malbrunot, «il y a des brebis galeuses dans tous les partis», ce qui explique un certain «intérêt commun» à attendre que les choses ne se tassent. Pendant ce temps, la vie continue comme si de rien était. Georges Malbrunot en veut pour preuve que le député Nicolas Bays, bien que mis en cause dans Nos très chers émirs – sms à l'appui – a malgré tout reçu l'investiture du Parti socialiste pour la 12e circonscription du Pas-de-Calais.

Selon le journaliste, c'est finalement le Qatar qui a décidé d'arrêter les frais et de mettre de l'ordre : «Le distributeur de billets de 500 euros a été coupé.»

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