Nouvelle interview de Sergueï Lavrov : l'Ukraine, les relations russo-américaines, l'UE et Trump

Le ministre russe des Affaires étrangères a accordé une interview après les 12 heures de discussions entre Moscou et Washington en Arabie saoudite. Il y révèle les détails des négociations de Riyad, commente l'initiative de la mer Noire, les relations actuelles entre les États-Unis et la Russie et la situation en Ukraine.
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a accordé une interview à Pervy Canal pour commenter les résultats des pourparlers de Riyad et les conditions de la reprise de l'initiative de la mer Noire. Il a exposé la position de Moscou sur les questions clés de l'agenda international.
Initiative de la mer Noire
Kiev changeant constamment d'avis et violant tous les accords, la Russie a besoin de garanties claires, vérifiables et réalisables, qui ne peuvent être obtenues qu'à la suite d'un ordre de Washington, a déclaré Sergueï Lavrov.
Évoquant les privilèges faits aux produits céréaliers ukrainiens sur les marchés, le ministre a déclaré : «Les agriculteurs européens se sont créés à eux-mêmes des conditions de concurrence déloyale, en même temps que la partialité de nos collègues occidentaux se manifestait par le dumping des céréales ukrainiennes sur les marchés européens, alors que leur qualité était loin de correspondre aux normes existantes dans ce domaine. L’Occident a fait tout pour protéger au maximum l’Ukraine et punir au maximum la Russie», a déclaré le ministre.
Lavrov a également noté que le secrétaire d'État des Nations unies essayait d'aider la Russie, mais «pas en levant les sanctions».
«Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a choisi une autre voie. Il a décidé de chercher des failles dans les sanctions imposées par l’Occident sans exiger leur abolition. Bien plus, il respecte ces sanctions, ce qui est absolument inacceptable de la part d’un fonctionnaire de l’ONU, en particulier du Secrétaire général».
En outre, le ministre a rappelé que lorsque la partie ukrainienne de l'initiative a expiré en 2023, la Russie avait accepté toutes les demandes du président turc Recep Tayyip Erdogan pour la poursuite de l'initiative de la mer Noire. Ensuite, Erdogan a appelé Poutine et dit que Zelensky avait changé d’avis».
«Notre position est simple. Je l'ai déjà exprimée en termes clairs. Nous ne pouvons pas croire cet homme sur parole. Nous voulons que le marché des céréales et des engrais soit prévisible, que personne ne tente de nous éloigner de ce marché», a ajouté le ministre.
Remilitarisation européenne
Lavrov a également évoqué les déclarations des dirigeants européens sur le réarmement de l'Europe et l'envoi continu d'armes en Ukraine.
«L’Europe a choisi une voie complètement différente. Comme à l’époque de Napoléon, d’Hitler, ou de la guerre de Crimée, elle dépense de nouveau toute son énergie à infliger une "défaite stratégique" à notre pays. Comme à l’époque, quasiment tous les pays européens, à de rares exceptions près, ont été enrôlés», a déclaré le ministre.
Lavrov a noté que le Premier ministre britannique et le président français, qui continuent d'injecter des armes en Ukraine, «prouvent chaque jour leur totale incompétence politique».
Pour le ministre, ce qui se passe actuellement en Europe est le résultat d'une «erreur colossale» de Joe Biden.
«L'Europe, menée par l’Allemagne et Ursula von der Leyen, envisage sérieusement une remilitarisation avec un budget faramineux de centaines de milliards d’euros alors que l’économie et le domaine social sont au plus mal, que l’administration Biden a envoyé l’Europe faire la guerre à la Russie, alors que la désindustrialisation bat son plein, c’est-à-dire alors qu’ils ont tout un tas de problèmes. Mais je pense que ça explique probablement en partie pourquoi ils exigent avec tant de frénésie de ne pas lâcher l’Ukraine, d’armer l’Ukraine, de ne pas même mentionner l’éventualité d’une non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et l’Union européenne», a déclaré Lavrov.
Il a averti que l'appel de l'Europe à armer l'Ukraine indéfiniment - même sur fond de discussions sur le cessez-le-feu - montre que Bruxelles est plus intéressée par l'utilisation de l'Ukraine comme champ de bataille que par l'instauration de la paix. Les dirigeants européens, a-t-il affirmé, «remilitarisent l'Europe» dans l'illusion que la Russie peut être isolée et affaiblie.
Rétablissement des liens mutuellement bénéfiques entre Moscou et Washington
Lavrov a clairement indiqué que Moscou était disposée à rétablir ses relations avec Washington, mais pas dans le cadre de l'ère Biden. Le dialogue, a-t-il insisté, doit être mutuellement respectueux et fondé sur des accords contraignants. Citant le président Ronald Reagan, Lavrov a déclaré : «Faire confiance mais vérifier».
«Le fait que nous ayons repris le dialogue, malgré de sérieux désaccords, est un retour à la normale. Ce dialogue est nécessaire. D'autant plus que l'Ukraine n'est pas la seule à faire l'objet de discussions», a noté Lavrov.
«Nous ne nous faisons pas d'illusions. [...] Mais nous sommes d'accord sur le fait que l'équipe Trump veut rendre ces relations mutuellement bénéfiques là où c'est possible, mutuellement respectueuses là où nous sommes en désaccord, et ne pas permettre que les désaccords entre les deux plus grandes puissances nucléaires se transforment en confrontation», a ajouté Lavrov, qualifiant d'«anomalie» les relations entre les États-Unis et la Russie sous la présidence de Biden.
La réaction de l'OTAN au sujet du Groenland est un «phénomène honteux»
Lavrov a déclaré que lors des négociations avec les États-Unis, la Russie avait expliqué la valeur stratégique de l'Ukraine. Il a rappelé que Donald Trump avait à plusieurs reprises lancé l'idée d'annexer le Groenland pour des raisons de sécurité des États-Unis, arguant que l'Ukraine était bien plus importante pour la sécurité nationale de la Russie que le Groenland pour les États-Unis.
Lavrov a critiqué les doubles standards géopolitiques occidentaux, soulignant l'hypocrisie du secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, qui défend l'intégrité territoriale de l'Ukraine et minimise l'intérêt des États-Unis pour le Groenland, un territoire danois.
«Phénomène honteux. Le secrétaire général de l'OTAN, Rutte, avant de rencontrer le président américain à la Maison Blanche, a exprimé l'espoir que les États-Unis n'"impliqueraient" pas l'OTAN dans la question du Groenland. Qu'en est-il ? L'homme qui est tenu de sauvegarder les intérêts des États membres et d'empêcher la violation de l'intégrité territoriale des États membres de l'Union affirme qu'il le fait, mais il ne veut même pas faire de commentaires sur le Groenland. Dans le même temps, au sujet de l'Ukraine, qui n'est pas membre de l'Alliance de l'Atlantique Nord et ne le sera jamais, Rutte n'hésite pas à dire qu'ils exigent que personne n'ose violer l'intégrité territoriale de l'Ukraine d'un seul doigt. L'intégrité territoriale du Danemark, aucun problème, tout ce que vous voulez, mais ne touchez pas à l'Ukraine. Quel homme drôle et pathétique».
Des pourparlers entre la Russie et les États-Unis ont eu lieu le 24 mars à Riyad (Arabie saoudite) et ont duré environ 12 heures. À l'issue des discussions, les deux parties ont exprimé leur optimisme. Le président de la commission des affaires internationales du Conseil de la Fédération, Grigory Karassine, qui dirigeait la délégation russe, a déclaré à l'issue des pourparlers que les discussions avec la délégation américaine avaient été difficiles mais constructives.