Ukraine/Union européenne : vers un suicide géopolitique européen

Ukraine/Union européenne : vers un suicide géopolitique européen© AP Photo/Geert Vanden Wijngaert
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Au-delà des effet préjudiciables des sanctions contre la Russie pour les économies européennes, la position émotionnelle et idéologique de l’UE à propos de la guerre en Ukraine est surtout un véritable désastre géostratégique, estime Roland Lombardi.

Nul besoin de revenir sur l’effet boomerang dévastateur pour sa propre économie, des sanctions votés par l’Union européenne contre la Russie. Elles n’ont en rien arrêté le conflit ukrainien ou affaibli Vladimir Poutine. Au lieu de cela, elles le renforcent. Pire, elles aggravent les crises socio-économiques en Europe, auxquelles s’ajoutent désormais une pénurie de gaz et une crise énergétique durable dont les peuples européens sont déjà les premières et principales victimes.

Au final, l’alignement pavlovien des Européens sur la logique guerrière otanienne et leur guerre économique irresponsable et chaotique contre la Russie pousse le Vieux continent vers un désastre. Avec cette politique de Gribouille, l’UE perd déjà l’un de ses principaux partenaires commerciaux. De plus, en écartant la diplomatie et en prenant fait et cause pour le gouvernement ukrainien, tout en militant pour l’intégration de nouveaux pays, neutres de surcroît, comme la Finlande et la Suède au sein de l’organisation atlantiste et surtout en accordant le statut officiel de candidat de l'Ukraine, et de la Moldavie, pour l'entrée dans l'Union, processus qui n'est pas certain d’aboutir, la rupture géostratégique avec la Russie est consommée. Ce qui va pourtant à l’encontre du bon sens et de toute vision géopolitique raisonnable.

La Russie, le Croque-mitaine idéal

Le célèbre général chinois Sun Tzu écrivait déjà au VIe siècle avant J.-C. : «Dans les affaires d’un État, on n’entreprend jamais une action qui ne répond pas aux intérêts de son pays». Plus tard, Richelieu, l’inventeur de l’expression «raison d’État», nous invitait quant à lui, à toujours faire la différence entre morale privée et morale publique.

La politique étrangère doit être strictement fondée sur «le calcul des forces et l'intérêt national» comme le rappelait Henry Kissinger, le père de la Realpolitik moderne.

En somme, les États doivent rester des «monstres froids».

Or, que cela nous plaise ou non, l’Ukraine n’a aucun intérêt vital pour l’Europe. Les gazoducs Nord Stream 1 et surtout Nord Stream 2 (mis à l’arrêt au début du conflit !) étaient justement destinés à doubler la capacité de transport de gaz vers l’Europe en contournant l’Ukraine, jusque-là pays traditionnel de transit.

N’oublions jamais que les États-Unis sont en grande partie responsables, depuis 25 ans, de la situation actuelle. Henry Kissinger l’a toujours rappelé : «Nous n’avons fait aucun effort sérieux pour associer la Russie à une nouvelle architecture de sécurité en Europe».

Washington n’a jamais cherché véritablement à profiter, au début des années 2000, et durant ses premiers mandats, des dispositions de Vladimir Poutine de s’ouvrir à l’Europe et l’Occident. Le président russe songeait même, à l’époque, à rejoindre l’Alliance atlantique avec l’espoir d’une redéfinition du rôle de l’OTAN ou en créant «une nouvelle entité dans laquelle la Russie deviendrait un partenaire égal». Au lieu de cela, l’ombre du penseur démocrate et viscéralement anti-russe Brzeziński et des néoconservateurs planera toujours sur la politique américaine vis-à-vis de Moscou. Les promesses orales à propos du non-élargissement à l’est de l’OTAN ont été balayées. Et dix pays d’Europe de l’est rejoindront l’Alliance, emmenant ainsi ses bases et ses troupes jusqu’aux frontières actuelles de la Russie qui vit légitimement cela comme une provocation et une volonté manifeste d’encerclement.

Dès lors, la stratégie américaine est claire : multiplier les nouveaux clients pour son puissant complexe militaro-industriel puisque les pays européens préfèrent la protection étasunienne et achètent du matériel américain plutôt qu’européen (et français en l’occurrence !) ; et faire de la Russie le Croque-mitaine idéal afin d’empêcher coûte que coûte une éventuelle «alliance» entre une «Europe des Nations» et la Russie («De Brest à Vladivostok»), qui aurait été alors une menace bien plus grande que la Chine pour les États-Unis et leur hégémonie mondiale.

De même, la Russie n’est nullement un danger existentiel pour les Européens.

Aujourd’hui pour les Européens, Poutine c’est Hitler, comme nous le serine la propagande atlantiste. Cette comparaison est ridicule. Hitler voulait imposer son idéologie au monde (comme les communistes d’ailleurs). Il souhaitait créer une Europe nazie et avait une politique de conquête pour son «espace vital». La Russie d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’URSS d’hier qui avait elle aussi des vues sur l’Europe de l’ouest. Poutine, lui, n’a pas d’idéologie à infliger ni d’espace vital à conquérir. Il a lui-même déclaré, et ce à plusieurs reprises, qu'entre Moscou et Vladivostok, il y avait 9 000 kilomètres et que la Russie avait d'autres projets que d'envahir les pays baltes (membres de l’OTAN de surcroît !). Soyons sérieux ! Actuellement, nous ne sommes plus au temps des grandes conquêtes et des grandes invasions. L’Union soviétique a d’ailleurs connu le prix à payer lors d’une occupation d’un pays tiers et hostile comme en Afghanistan. L’affaire ukrainienne, même si les Russes ont démontré depuis ces dernières semaines qu’ils ont appris de leurs erreurs initiales et qu’ils ont réactualisé et réadapté avec succès leur stratégie dans l’est du pays a sûrement dû échaudé plus que jamais le Kremlin à propos de ce genre d’aventure…

Certes, la propagande et le soft power russes ont toujours été très actifs mais le Kremlin est dans son rôle et ne cherche qu’à trouver des partenaires commerciaux voire de nouveaux clients dans le sens économique comme romain… Finalement comme les Occidentaux ou les Chinois !

L’aveuglement européen

Comme le rappellent les géostratèges sérieux, non soumis à la doxa atlantiste, la Russie pouvait pourtant devenir un partenaire voire un allié précieux face aux véritables enjeux géopolitiques de l’Europe et aux défis immenses de demain en Méditerranée, la frontière la plus importante du Vieux continent, et donc en Afrique ou au Moyen-Orient.

En réalité les Européens ne savent pas définir le vrai ennemi. Erreur fatale en relations internationales. Or, il y a quatre dangers géopolitiques réels et majeurs qui menacent l’Europe : la Chine, qui par son hégémonie économique prédatrice menace notre indépendance et notre souveraineté industrielle (on l’a vu avec la pandémie), les crises migratoires et l’islamisme, qui menacent de l’intérieur les cohésions des sociétés européennes, et enfin, l’idéologie progressiste et tous ses travers (acculturation, wokisme…), qui elle, accentue dangereusement le fossé entre les peuples européens et leurs élites.

Toutefois, les dirigeants européens sont toujours dans le déni et préfèrent encore s’en prendre à la Russie de Poutine qu’ils exècrent pour des raisons idéologiques et morales, au détriment de la Realpolitik. En sacrifiant au passage leurs propres intérêts sécuritaires, stratégiques, énergétiques et économiques.

En son temps et à juste titre, Jean-Pierre Chevènement, dans une pure vision gaulliste, avait défendu une relative dépendance énergétique européenne vis-à-vis de la Russie qui nous aurait alors épargné d’une autre dépendance, plus perverse, envers des pays bien plus hostiles et vers qui nous nous tournons éperdument à présent (Algérie, Qatar, Azerbaïdjan…) dans notre quête désespérée d’alternative au gaz russe !

Les Européens ont vite oublié également l’alliance objective mais efficace des Russes contre Daech, Al-Qaïda et les Frères musulmans en Syrie, en Libye et ailleurs, au sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient. Pire, aujourd’hui Bruxelles réhabilite et laisse le plus beau rôle à la Turquie d’Erdoğan qui est toujours pourtant, avec le Qatar, le dernier soutien de l’islamisme radical. Oubliée aussi l’occupation illégale turque du nord de Chypre depuis 1974 comme les menaces d’Ankara, ces dernières années, sur la Grèce et même les bâtiments français en Méditerranée orientale !

Il n’y a vraiment qu’Emmanuel Macron pour encore vanter une prétendue «souveraineté européenne». On l’a vu, celle-ci n’est pas près d’exister véritablement.

Au final, le vrai problème de l’Europe et sûrement sa principale menace, avant même celles que nous venons d’énumérer, est peut-être simplement sa classe dirigeante technocratique, déconnectée du réel et manichéenne. Qu’attendre de politiciens européens otages des «États profonds» atlantistes et empêtrés dans des conflits d’intérêts personnels avec les «puissances de l’argent» anglo-saxonnes ou chinoises. De véritables petits télégraphistes de Washington et des boy-scouts irresponsables qui, par leur inconséquence, leur hystérie suicidaire et leur folle idéologie, veulent, comme le rappellent si justement Henri Guaino et Pierre Lellouche, nous entraîner tels les somnambules de 1914 vers une troisième guerre mondiale !

Roland Lombardi

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