«Tu vois pas que la loi Santé est en train de bousiller ta société ?» interpellent les médecins

© Charles Platiau Source: Reuters

Depuis samedi, les médecins libéraux français sont en grève. Un mouvement très suivi un peu partout en France. Les médecins dénoncent la marchandisation de la santé, et la main-mise totale des mutuelles prévue dans la loi Touraine.

RT France: Comment se déroule votre mobilisation démarrée samedi ?

Dr Eric Henry: C'est une mobilisation qui marche bien parce qu'elle est intersyndicale. Cela a donc commencé samedi par un blocage de la quatre-voies à Cergy-Pontoise, ce matin nous avons eu une opération escargot à Rennes, et des distributions de tracts sur les marchés à Mulhouse, à Nancy, Bordeaux, Toulouse, etc. Nous sommes contents car cela bouge beaucoup, et nous espérons que cela va continuer.

En réalité, le pourcentage de Français qui a réellement du mal à accéder à un généraliste est de 0,9% et 2,3 % à un spécialiste.

RT France: Avez-vous l'impression que vos patients comprennent les enjeux de votre mouvement de grève ?

Dr Eric Henry: Mais notre patientèle n'a pas besoin d'être informée, elle l'est déjà. Voilà un an que nous passons notre temps à leur en parler, à leur faire signer des pétitions. Nous cherchons à toucher les citoyens lambda en bonne santé, qui finiront par être malades comme tout le monde -64 ans, c'est l'âge moyen de la première pathologie chronique- et découvriront que notre système de santé a changé. Nous voulons leur dire «Attends tu t'es pas rendu compte que la société est en train de bouger et que la loi Santé de Marisol Touraine est en train de te bousiller ta société ?»

RT France: Que reprochez-vous à cette loi de Santé ?

Dr Eric Henry: Pour nous l'Etat reprend la main sur l'ensemble des soins en France. Comment ? En arguant que 30% des Français n'ont pas accès à un médecin. Mais c'est un chiffre mensonger, car après analyse, il s'avère que ces 30% ont du mal à accéder aux soins, mais aussi à se refaire des dents ou à se payer des nouvelles lunettes. En réalité, le pourcentage de Français qui a réellement du mal à accéder à un généraliste est de 0,9% et 2,3 % à un spécialiste. Par ailleurs, les populations concernées sont les étudiants, les retraités et les chômeurs. Et sur ce point la loi de Marisol Touraine ne change rien ! Nous sommes partis d'un vrai problème...pour arriver à une vraie bêtise.

Pour faire simple: aujourd'hui, vous avez un accident de voiture, vous n'appelez plus votre garagiste, vous appelez votre assurance qui vous dit où allez faire réparer la voiture, sinon vous êtes obligé d'avancer les frais. Eh bien, ce sera pareil avec votre santé. Et ce qui va en pâtir ce sera la qualité du soin, car cela ne sera plus la relation médecin-patient qui sera au centre du jeu.

RT France: Que voulez-vous dire par «reprise en main de l'Etat» ?

Dr Eric Henry: L'idée avec cette loi, c'est de dire que les bons interlocuteurs pour organiser la filière des soins en France sont désormais les mutuelles de santé, et plus les médecins ni la sécurité sociale comme c'est le cas aujourd'hui. Donc nos mutuelles vont prendre en charge toute l'organisation du soin français en espérant deux choses: pouvoir contraindre leurs adhérents à suivre des filières de soins qu'ils vont écrire, et le patient perd au passage la liberté de choisir ses soignants, et deuxièmement contraindre les soignants à appliquer les protocoles que les mutuelles vont également écrire, en faisant miroiter au médecin qu' il touchera sa petite enveloppe à la fin de chaque année s'il suit bien les recommandations -et là c'est le soignant qui perd sa liberté.

RT France: Pouvez-vous nous expliquer ce que cela implique concrètement pour un patient de «perdre sa liberté» ?

Dr Eric Henry: Actuellement si vous avez cinq médecins autour de chez vous, vous choisissez celui qui vous convient le mieux. Avec cette loi, si ce médecin n'est pas adhérent à votre mutuelle santé, eh bien on vous dira: «non, ce n'est plus possible de consulter celui-là, allez plutôt chez ce médecin là si vous voulez être remboursé !». Pour faire une analogie: aujourd'hui, vous avez un accident de voiture, vous n'appelez plus votre garagiste, vous appelez votre assurance qui vous dit où allez faire réparer la voiture, eh bien, ce sera pareil avec votre santé. Et la qualité du soin risque de pâtir de cela, car la relation médecin-patient ne sera plus du tout au centre des soins.

RT France: Et le tiers-payant généralisé -aucune avance à faire par le patient- c'est une bonne idée, tout de même ?

Dr Eric Henry: Le tiers-payant généralisé, c'est le produit d'appel. C'est comme au supermarché, si vous voulez que tout le monde entre chez vous, vous mettez à l'entrée quelque chose de pas cher qui séduit le consommateur. Ici, c'est pareil, avec le tiers-payant généralisé nos patients adhèrent mais sans savoir ce qu'il se cache derrière. Et c'est bien le problème.

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