Les élections municipales à l’épreuve de la désertification rurale

Les élections municipales à l’épreuve de la désertification rurale© MYCHELE DANIAU Source: AFP
Photo prise le 07 février 2001 de la mairie de Moutiers-Hubert, où un panneau à vendre a été apposé sur l'un des bâtiments de la cour de l'établissement.

La fermeture des services publics modifie les équilibres électoraux traditionnels. Par Jérôme Besnard, essayiste et militant politique.

Maintenues par la volonté du Président de la République malgré l’épidémie de coronavirus qui sévit en France, les élections municipales des 15 et 22 mars prochains sont l’occasion de constater la fracture croissante entre le dynamisme des grandes métropoles françaises, avec Paris en premier lieu, et l’abandon relatif des petites villes et des villages de ce qu’à l’instar du géographe Christophe Guilluy on nomme communément la France périphérique. Dans cette France périurbaine restée en marge des échanges liés à la mondialisation beaucoup de services publics ferment : maternités, bureaux de poste, commissariats, écoles, agence du trésor public, tribunaux, gares… Ce mouvement de fond explique la naissance du mouvement des gilets jaunes sur les ronds-points à l’automne 2018. Dans une sous-préfecture de 5 000 habitants comme Montbard (Côte d’Or) on a pu assister à des mobilisations de plus de 300 gilets jaunes lors des premiers week-ends du mouvement.

Plus de maternités

Les petites villes de 5 000 à 10 000 habitants sont particulièrement touchées par le désengagement de l’Etat. Prenons le cas de Saint-Claude, sous-préfecture du Jura, 9 000 habitants : l’Agence régionale de santé (ARS) Bourgogne-Franche-Comté, installée à Dijon, a fermé la maternité en avril 2018 pour faire des économies. Résultat : il faut 50 minutes de voitures pour se rendre à la plus proche qui se trouve désormais à Lons-le-Saunier, la préfecture du département. Les accouchements dans les ambulances se multiplient donc, mettant en danger la santé des femmes et des nouveau-nés. Au nom d’une vision comptable de l’organisation hospitalière, on néglige les impératifs humains. Ajoutez-y la fermeture du commissariat, également en 2018, et celles prévisibles du tribunal d’instance et du centre des impôts et vous expliquerez que la ville ait perdu 2 000 habitants en quelques années. De plus, certaines liaisons ferroviaires sont désormais remplacées par des cars. Si on remonte à l’année 1975, la ville alors réputée pour ses pipes, comptait 13 500 habitants. Lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017 les habitants de Saint-Claude, dont le maire Jean-Louis Millet a longtemps milité aux côtés de Philippe de Villiers au sein du MPF, ont voté à 35 % pour Marine Le Pen et 65 % pour Emmanuel Macron. Plus que le vote Rassemblement national c’est souvent l’abstention électorale qui est la nouvelle norme dans la France périphérique qui se rend de moins en moins aux urnes.

A La Souterraine, chef-lieu de canton de 5 000 habitants situé dans la Creuse, qui fut longtemps un bastion communiste, le clivage droite-gauche est bousculé suite à la désindustrialisation progressive de la région. Le maire socialiste sortant Jean-François Muguay ne se représente pas mais a investi son premier adjoint, qui est lui-même concurrencé par une liste menée par une élue d’opposition LR et, nouveauté, par une liste «citoyenne» menée par un acteur économique local s’affichant comme «apolitique». En 2017 la candidature de Marine Le Pen n’a obtenu ici que 29 % des suffrages au second tour mais les bulletins blancs ont allégrement dépassé la barre des 10 %.

Communes nouvelles

Les «communes nouvelles» ont fleuri (elles sont désormais plus de 800 en France) ces dernières années dans certains départements, par exemple dans le Maine-et-Loire. Ainsi Segré-en-Anjou Bleu, situé au nord du département, regroupe depuis décembre 2016 pas moins de quinze communes et 17 500 habitants. Les anciennes communes ne sont plus que des communes déléguées. Certains préfets ont poussé à cette transformation. La nouvelle structure administrative nécessite l’élection de 69 élus au conseil municipal de Segré-en-Anjou Bleu, là où sa population déboucherait dans une commune classique sur une représentation de 33 élus. De quoi rendre plus ardu le pluralisme politique et limiter la possibilité d’expression de certaines formations politiques.

Pour ces élections municipales, le ministère de l’Intérieur, soucieux d’intégrer la nouvelle donne politique issue de l’élection présidentielle de 2017, a décidé de faire évoluer de façon significative le nuancier utilisé pour étiqueter les listes déposées par les candidats. Cette évolution a été critiquée par l’opposition qui y voyait un moyen pour la majorité d’influer sur la présentation médiatique des résultats à l’issue du scrutin. La première circulaire du ministère de l‘Intérieur a même fait l’objet d’un rejet par le Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative française. La seconde, moins orientée, est entrée en vigueur, même si les analystes pointent toujours des décisions favorisant les listes LREM dans la présentation des résultats : seules les villes de plus de 3500 habitants sont désormais étiquetées alors que le seuil pris en compte lors des élections municipales de 2014 était celui des communes d’au moins 1 000 habitants. La France périphérique, où LREM fait souvent de moins bons scores que dans les métropoles, se trouve ainsi largement écartée des analyses à venir. Or il faut avoir à l’esprit que les résultats des élections municipales des 15 et 22 mars seront scrutés avec attention par les principaux partis politiques français. Elles auront un impact non seulement sur les élections sénatoriales du mois de septembre 2020, mais aussi sur les élections départementales de mars 2021, où le Rassemblement national qui s’enracine dans la France périphérique sera peut-être en mesure de gagner pour la première fois des exécutifs départementaux très représentatifs de la France périphérique comme l’Aisne ou le Vaucluse, voire le Pas-de-Calais.

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