Troubles au Liban : «on est loin de la guerre civile» pour Vincent Geisser

La «Révolution des Poubelles» a débuté samedi 23 août 2015.© Aziz Taher Source: Reuters
La «Révolution des Poubelles» a débuté samedi 23 août 2015.

Chercheur à l'Institut français du Proche-Orient (IFPO), Vincent Geisser a donné son expertise à RT France, depuis Beyrouth, où il suit de près les événements liés à la «révolution des poubelles»

Des troubles sans précédent depuis la guerre civile secouent en ce moment le Liban. Excédés par le non ramassage des ordures lié à la grève des éboueurs, les Libanais sont descendus dans les rues pour protester. Une «révolution des poubelles» qui est rapidement devenue un mouvement de contestation du pouvoir politique, du système confessionnel et qui rassemble de nombreux acteurs du pays, toutes confessions et classes sociales confondues.

RT : quels sont les sujets de revendication des manifestants libanais ?

Vincent Geisser : Tout part d'un raz-le-bol d'une société où les gens se reconnaissent de moins en moins dans la classe politique institutionnalisée. Ce problème de poubelles s'est transformé en une contestation de nombreux éléments typiques de la vie politique libanaise. Le premier élément de contestation, c'est le système politique libanais. Il s'agit d'un système de partis confessionnels et de forces familiales. Les Libanais ont le sentiment d'être gouvernés par des chefs au sens traditionnel et clanique du terme. Des chefs qui se servent du système confessionnel, chrétien, sunnite ou chiite, pour faire passer des intérêts privés. Au Liban, le principe de désintéressement économique n'existe plus vraiment. On utilise sa fortune pour se faire élire et on gagne beaucoup d'argent une fois élu. Et c'est un système qui n'est pas admis, même parmi les classes les plus aisées, les plus capitalistes. Les Libanais marchent contre la carence politique, l'absence de président [le pays n'a plus de président depuis 2014 et la fin du mandat de Michel Sleiman, le Parlement n'est pas parvenu à nommer un nouveau chef de l’État depuis - NDLR] et le Parlement qui s'est auto-reconduit sans demander l'avis du peuple via des élections législatives.

À côté de cet enrichissement des classes politiques, les manifestants protestent contre beaucoup d'exemples très concrets de la dureté et du prix de la vie. Le prix du téléphone est dix fois supérieur à celui qu'on paye en France. Internet coûte le double. Dans le cas de l'électricité, il faut payer l'abonnement à la compagnie nationale, plus des abonnements aux compagnies privées et acheter des générateurs car il y a des pannes tout le temps. Idem pour les constructions : on construit beaucoup mais les loyers restent très élevés. Il y a des problèmes d'accès à l'eau. Les routes sont peu entretenues et la police des routes quasiment absente. Il y a donc une perception de plus en plus persistante que les politiques travaillent plus pour leur propre intérêt que pour le bien commun. C'est pour toutes ces raisons que l'on a vu des Libanais de toutes confessions et de toutes classes sociales descendre dans les rues dans des proportions inimaginables ici : avec entre 20 et 25 000 personnes samedi 22 et dimanche 23 août. Pour la plupart, ces gens sont des anonymes, des gens ordinaires. Ils peuvent venir des classes aisées, des classes moyennes, mais aussi des jeunes des banlieues Sud. C'est une protestation commune : on trouvera peut-être des membres des jeunesses du Parti Amal [Parti politique chiite - NDLR] ou du Parti Communiste, mais les individus sont là en tant que citoyens, pas en tant que représentant de leurs partis.

RT : jusqu'où ce raz-le-bol peut-il aller ? Assiste-t-on à un nouvel épisode du Printemps Arabe ?

Vincent Geisser : Il y a un raz-le-bol au Liban tout aussi fort qu'ailleurs, mais la situation est très différente. J'ai vécu plusieurs printemps arabes, notamment en Tunisie, mais c'est difficilement comparable. Au Liban, c'est toute la classe politique qui est visée. On ne pourrait pas, ici, s'attaquer à un Moubarak, un Ben Ali, bref un dictateur. C'est ce qui rend la situation compliquée pour les opposants professionnels comme occasionnels. Il n'y a pas une cible, mais dix : les partis confessionnels, les chefs de clans locaux ou nationaux, etc. Le schéma tunisien ou égyptien n'est pas applicable ici car l'exaspération ne peut se focaliser sur une seule figure, mais sur une combinaison de dizaines de leaders, ce qui complexifie le combat pour la démocratisation.

Les gens veulent changer le système mais il est compliqué dans cette situation de développer des stratégies à cette fin. On le voit, dès aujourd'hui [lundi 24 août], le mouvement s'est un peu arrêté. La raison, c'est que des détracteurs des protestataires ont commencé à pointer du doigt des organisations : Amal, la République islamique d'Iran, etc. C'est faux, mais ça porte. Quand on a l'impression qu'un parti est derrière les revendications, ça apporte du doute.

RT : sans parler d'un Printemps Arabe, dans quelle mesure le Liban pourrait-il basculer dans l'embrasement régional, entouré comme il l'est de la Syrie, la Turquie, l'Israël et la Palestine ?

Vincent Geisser : Il y a un traumatisme au Liban qu'il ne faut pas oublier : la guerre civile. Ce traumatisme existe chez tous les Libanais, même chez les jeunes. Dès lors que des troubles prennent une trop grande ampleur ou commencent à se complexifier, les Libanais hésitent. Ce facteur d'hésitation crée de lui-même une auto-limitation du mouvement. On le voit dans le mouvement actuel : il y a un fort raz-le-bol des politiques mais les gens ne sont pas prêts à aller trop loin. Pas si ça doit les reconduire à la guerre civile. Les Libanais voient souvent les conflits sociaux comme des facteurs de risques. La question de la Syrie frontalière est un sujet d'inquiétude pour eux. La Syrie est en guerre civile, et ça renvoie les Libanais à leur propre guerre civile. Un retour à cette situation, c'est le pire scénario possible pour eux, c'est pour ça que la question syrienne est vécue de manière très traumatique au Liban.

Les classes politiques jouent d'ailleurs beaucoup de cette peur. À chaque période de trouble, les politiques ressortent les fantômes de la guerre civile, c'est une particularité libanaise. Le problème syrien, notamment, est très bien utilisé par les classes politiques. On se sert du conflit et de la présence des 800 000 réfugiés syriens sur le sol libanais pour justifier les carences, les renouvellements de mandats sans élections, l'immobilité des partis. Les chefs de clans affirment que, s'ils partaient, on assisterait à une syriannisation du Liban et à un envahissement du pays par des réfugiés. Ce traumatisme autour de la question syrienne a permis au gouvernement de lever de nouveaux impôts et de se maintenir au pouvoir. Toutes les réformes de l’État, en terme d'écologie, d'électricité, ont été gelées et le Parlement reconduit, au nom du conflit syrien. C'est la grande excuse politique pour ne rien faire.

RT : les périodes de troubles dans la région ont souvent été des fenêtres permettant aux islamistes de pénétrer les pays. Quels sont les risques que le mouvement ouvre la porte à Daesh ou Al Qaïda ?

Vincent Geisser : Les groupes islamistes sont déjà là ! La grande différence avec le reste de la région, c'est qu'ils n'ont pas de prolongement milicien. À cause du traumatisme de la guerre civile, il est quasiment impossible de monter des milices. Même le Hezbollah, parti fort avec une grande force militaire en Syrie [la branche militaire du Hezbollah se bat au côté des forces gouvernementales de Bachar Al-Assad – NDLR], existe principalement sous sa forme politique au Liban. Ici, les conflits se limitent à l'arène politique et les Libanais ne sont pas prêts à s'armer pour défendre une position politique ou religieuse. Même au milieu des troubles, les citoyens ont plutôt une volonté de paix civile et les manifestations reflètent très fortement cela.

Le gros risque lié aux groupes islamistes au Liban, selon moi, c'est n'est pas un conflit armé, c'est la multiplication des attentats et des assassinats. La reprise des ces pratiques est malheureusement un gros risque pour le Liban. Des attentats dans des restaurants et des lieux populaires et des assassinats de leaders politiques et confessionnels ciblés. C'est aussi une peur et je pense que c'est une peur justifiée car les risques sont là. On ne verra pas de partis politiques se militariser, et les salafistes radicaux seront incapables de constituer des milices cohérentes. Mais ils seront capables de procéder à des attentats kamikazes et des assassinats.

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