Taubira : que nous dit la Pythie d'une gauche invisible ?

Taubira : que nous dit la Pythie d'une gauche invisible ? © REUTERS/Charles Platiau
Christiane Taubira au côté d'Emmanuel Macron en décembre 2015.

Figure du souverainisme de gauche et ex-membre de La France insoumise, Djordje Kuzmanovic répond à l'analyse de Christiane Taubira. Il lui rappelle notamment que la gauche dont elle se réclame a abandonné le combat social.

Christiane Taubira donne un entretien dans le JDD du 16 décembre. Même si c'est étonnant, cette indépendantiste guyanaise repentie ayant voté l'investiture d'Edouard Balladur en 1993, et ayant exclu Lionel Jospin du second tour en 2002 par une candidature centrée sur «l'égalité des chances», cette pourfendeuse de la liberté de parole des historiens en 2005, est devenue une figure charismatique de la fidélité à gauche. Sa parole, fleurie et pleine d'une éloquence tirée aux meilleures sources de la poésie, n'y est sans doute pas pour rien ; la haine stupide des racistes, qui s'est déchaînée ignoblement contre elle, non plus. Mais le fond de sa légitimité, elle la tire essentiellement dans son adéquation profonde avec ce qu'est devenue la gauche aujourd'hui.

Qu'en dit-elle justement, de la gauche ? Que son état serait «désespéré et désespérant». Que sa responsabilité serait «lourde, très lourde» dans la crise des Gilets jaunes. Jusque là, on est d'accord. Mais de quel ordre serait sa responsabilité ? Eh bien, nous dit l'ex-ministre de François Hollande, c'est que ce serait à elle d'offrir à ces derniers un débouché politique. En effet, «la justice sociale, les conditions de travail, le niveau de vie, la mobilité, l’exclusion, la paupérisation, l’urbanisme qui isole : tous ces sujets sont ceux de la gauche». Mme Taubira a-t-elle oublié que le président Macron a été très influent, comme conseiller, puis comme ministre, pendant le dernier quinquennat ? Non, elle affirme qu'il est une «personne dynamique, intelligente, cultivée, qui a lu des philosophes», et avec qui elle a eu des «rapports cordiaux». A-t-elle oublié que le précédent quinquennat a augmenté les inégalités, détérioré les conditions de travail avec la loi El-Khomri, fait baisser le niveau de vie d'une majorité de Français, laissé péricliter les services publics et augmenter le nombre de SDF et celui des pauvres ? On dirait bien. A-t-elle oublié que son départ en fanfare du gouvernement – piédestal de sa statue actuelle de pasionaria de la Gauche – ne fut motivé par aucun des nombreux coups donnés par ce dernier à la justice sociale, mais bien par une considération relevant du libéralisme politique ? C'est dommage.

Si la responsabilité de la gauche est lourde dans cette crise, c'est qu'elle a, depuis longtemps, quitté la défense de l'égalité et de la justice sociale pour masquer sous la «conquête des nouveaux droits» sa soumission à la logique néolibérale. Mais cette évolution n'est pas un renoncement. Elle n'a fait, en revenant au libéralisme politique et économique, que retrouver son origine, Jean-Claude Michéa l'a bien montré. Gauche et droite, apparues au début du XIXe siècle, n'ont que faire de la division des richesses, et s'affrontent tout au long du siècle sur les libertés personnelles et politiques : droit au divorce, place de la religion, suffrage censitaire, etc. La gauche défend l'héritage libéral de la Révolution, dans l'ordre politique sans doute – citoyenneté des Juifs et des comédiens, liberté de culte... – mais aussi et surtout économique, avec la loi Le Chapelier ou la cession des biens communaux, qui «libéraient les énergies» avant la lettre... Christiane Taubira, qui prônait en 2002 «l'égalité des chances», y est donc bien fidèle.

Le socialisme, de son côté, porté par le mouvement ouvrier, ne se situe pas par rapport à des notions de gauche et de droite qui relèvent d'un jeu parlementaire auquel il ne participe que très tard. Il n'oublie pas la répression féroce que gauche et droite unies pour l'occasion lui ont fait subir en juin 1848. Ce n’est qu’à l’occasion de l’affaire Dreyfus et grâce à la figure exceptionnelle de Jean Jaurès, venu au socialisme par une forme de radicalisation de la République, que la jonction gauche/socialisme s’est opérée ; d’abord conjoncturelle, elle a perduré avec le PS et le PC. Mais avec l'abandon par le PS arrivé au pouvoir – et par le PC à sa remorque pour sauver ses élus – de la justice sociale au profit de «l'idéal européen» et de «l'émancipation», elle n'aura duré qu'un petit siècle. Non, Mme Taubira, «La justice sociale, les conditions de travail, le niveau de vie, la mobilité, l’exclusion, la paupérisation, l’urbanisme qui isole» ne sont plus depuis longtemps «les sujets de la gauche». Ces derniers sont les droits des minorités, une justice moins répressive, l'égalité des chances, le droit au suicide assisté... Ce ne sont pas des sujets illégitimes, loin s'en faut, mais les Gilets jaunes ne nous parlent pas de cela.

Mme Taubira a raison sur un point : «Un mouvement social sans débouché politique ne laisse que le sillage d'une révolte.» (que c'est beau !) Mais ce débouché ne peut être soumis à une division entre droite et gauche parfaitement hors sujet. Mme Taubira nous affirme que l'«épopée du progrès», ce n'est «pas uniquement des chefs d'entreprises capables de distribuer des dividendes quand le chômage augmente». Pas uniquement ? Cela en ferait donc partie ? Cette phrase malheureuse montre bien toute l'absurdité qu'il y a à plaquer une grille de lecture «progressiste» déconnectée des deux questions principales qui ont soulevé les Gilets jaunes : la question sociale et la capacité politique à agir dessus. Sur les ronds-points, on se fiche pas mal du progrès et de la réaction, on veut vivre décemment et dignement de son travail et reconquérir une République qui s'est depuis longtemps soumise aux puissances de l'argent. On veut la République sociale et souveraine.

D'autres que Mme Taubira, attachés au mot «gauche», parce qu'il fait partie de leur identité, ont la nostalgie de la jonction entre cette dernière et la justice sociale, pourtant disparue depuis 35 ans. Pour y revenir, ils voudraient faire un tri entre la «vraie» gauche (sociale) et la «fausse» gauche (traître). Dans leur fétichisme sémantique, ils commettent une première erreur : pour beaucoup de Français, surtout des classes populaires, la gauche est devenue synonyme de trahison et de régression sociale. Une bataille harassante pour la pureté idéologique ferait perdre un temps précieux, car une fois qu’un mot est corrompu, il est trop tard. Plutôt que de s'épuiser sur les mots, concentrons nos énergies sur les actes : les mesures nécessaires pour rétablir la justice sociale.

Deuxième erreur : au sein d'une telle «vraie gauche», purifiée, il resterait encore de nombreux partisans sans doute sincères de la justice sociale, mais pas au point d'assumer les moyens d'y parvenir, à savoir le rétablissement de la souveraineté : ceux qui déplorent les effets (la concurrence, le moins-disant social, fiscal et environnemental, l'austérité, la destruction des services publics, etc.) dont ils chérissent les causes (l'Union européenne dans sa logique même). L'union de cette vraie gauche, rendue impuissante par les contes pour enfants sur l'Europe sociale, et condamnée à la trahison de ses promesses, n'aurait pour effet que de décrédibiliser encore plus un concept déjà bien faible. La notion de «gauche» n'aide pas, loin s'en faut, à rassembler toutes les forces nécessaires à la résistance à l’œuvre macronienne de destruction. Elle est une survivance de la culture politique du passé, qui ne rassemble plus autour d'elle que 30 % de l’électorat, mais sans cohérence sur les questions cruciales du moment. La stratégie de «rassemblement de la gauche» de la FI est donc vouée à l’échec, comme l'a montré l'échec cuisant de Farida Amrani à l'élection partielle et ses 83 % d’abstention.

Il faut donc préférer les idées vivantes aux mots dévitalisés. Contre le bloc issu de la gauche et de la droite uni par le libéralisme économique et la défense des intérêts des gagnants de la mondialisation qu'est le macronisme, il faut constituer un autre bloc, issu de la gauche et de la droite, uni par la justice sociale et la souveraineté nationale qui en est la condition. Cela tombe bien, c’est la majorité du peuple français, comme l'a montré le soutien massif aux revendications des Gilets jaunes. Les questions qui séparent la gauche et la droite (PMA, suicide assisté, etc.) peuvent bien attendre. Nous devons retrouver la logique du Conseil national de la résistance, qui a su joindre «ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas» autour d'une refondation de la nation plus solidaire, plus juste et plus indépendante. Que Mme Taubira continue à «fendre les vagues» toute seule, j'appelle tous les Français d'accord avec un tel projet à un raz-de-marée citoyen contre la macronisation de la France.

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