Ecrivain, ancien correspondant de guerre au Moyen Orient au Bureau régional de l'AFP Beyrouth, ancien responsable du Monde arabo-musulman au service diplomatique de l'AFP, René Naba est directeur éditorial de www.madaniya.info et de www.renenaba.com.

France-Yémen : de la guerre de civilisations à la propulsion d'Al-Qaïda dans le Hadramaout

Capture d'écran de lavanguardia.com
Capture d'écran de lavanguardia.com

René Naba, directeur éditorial du site www.madaniya.info livre son analyse de la situation critique que traverse le Yémen et revient sur l’offensive victorieuse, du moins pour le moment, d’Al-Qaïda dans le Sud du Yémen.

«Guerre de civilisations», assure le Premier ministre Manuel Valls. Soit, mais alors comment expliquer que le Hadramaout soit devenu une plate-forme opérationnelle d'Al-Qaïda, au Sud Yémen, avec l'aide des Saoudiens et un coup de pouce français.

Sans craindre la contradiction, l'Arabie saoudite s'est appliquée, à la faveur de la nouvelle guerre du Yémen, à aménager une plate-forme opérationnelle pour Al-Qaïda, son ennemi intime, dans la Hadramaout (Sud-Yémen) afin de disposer d'un débouché maritime qui lui permettrait de contourner le détroit d'Ormuz, sous contrôle de l'Iran.

Quatre mois après l'offensive des pétromonarchies contre le plus pauvre pays arabe, menée avec le silence complice des pays occidentaux, le Hadramaout est tombé sous la coupe d'Al-Qaïda. Paradoxalement, à la faveur d'un coup de pouce de la France, grâce à un mini débarquement des troupes pro saoudiennes à Aden, parties de la base militaire française de Djibouti et à l'encadrement français des troupes saoudiennes assuré par le contingent de la Légion étrangère stationné sur la base aéro-terrestre française d’Abou Dhabi.

Le Hadramaout, la plus importante province du Sud Yémen, représentant le cinquième du territoire sudiste, est ainsi en passe de devenir un sanctuaire d'Al-Qaïda, qui y fait régner sa loi, accaparant ses richesses, le transit de marchandises via le port de Moukalla et les royalties prélevées sur le transit du pétrole.

Le Hadramaout est à Al-Qaïda ce que le Nord de la Syrie est à Daesh, un levier terroriste aux mains des Saoudiens quand Daesh remplit une fonction identique pour le compte de la Turquie.

Français et Saoudiens projetaient d'aménager une plate-forme territoriale pour le président yéménite en exil, Abdel Rabo Mansour Hadi, afin d'y asseoir symboliquement son pouvoir sur le territoire national, mais, en embuscade, Al-Qaïda a raflé la mise, dans le mauvais remake d'un mauvais film. Les belligérants saoudiens et leurs alliés français paraissent avoir perdu de vue le fait que le Yémen est la patrie d'origine du fondateur d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden.

Embourbée depuis quatre mois au Yémen, en dépit de l'armada qu'elle a mobilisée (1 500 avions, 150 000 combattants et le soutien discret de la Vème flotte américaine (Golfe arabo-persique/Océan indien), la dynastie wahhabite baigne dans la plus grande confusion, s'appuyant sur le mouvement Al-Qaïda, de même que le parti al Islah, proche des Frères musulmans, deux formations inscrites sur la liste noire des pétromonarchies, promues à nouveau au rang de partenaires de l'ombre.

La guerre frontale contre le Yémen, engagée en mars 2015, deux mois après l'accession au trône du Roi Salmane, avec l'aide d'une coalition de sept pays sunnites, des pétromonarchies du golfe principalement, visait à terrasser le petit voisin, afin de l'arrimer définitivement à la sphère d'influence saoudienne et à l'aseptiser de toute velléité contestataire. A défaut, la dynastie wahhabite chercherait à provoquer une nouvelle partition du Yémen, pour réinstaller son homme de paille, le président Abd Rabbo Mansour Hadi, qui a déserté le pouvoir sous les coups de boutoir de ses adversaires houthistes.

Les projets saoudiens se heurtent toutefois à la vive opposition des tribus du Sud Yémen qui y voient d'un très mauvais l'œil la ré-intronisation sur le territoire du sud d'un mouvement qui a toujours été perçu par les sudistes comme une excroissance du wahhabisme obscurantiste, alors que le Sud Yémen est de nouveau animé d'une tentation indépendantiste.

La présence d'Al-Qaïda sur leur territoire est ainsi perçue, au mieux comme un cadeau empoisonné, au pire comme une bombe à retardement, à l'effet d'aiguiser le sentiment anti-saoudien déjà vivace dans la province en raison du fait que le royaume est considéré comme «l'usurpateur» de trois provinces yéménites (Jizane, Najrane et Assir), annexées en 1932 et jamais restituées.

Revers majeur de la diplomatie saoudienne, l'accord sur le nucléaire iranien, signé le 14 juillet correspondant au calendrier musulman à la «Nuit du destin» ou Leilat Al Qadar, a suscité la fureur des Saoudiens qui ont donné libre cours à leur mécontentement en bombardant la raffinerie d'Aden et en occupant une large fraction de l'ancienne base navale britannique à l'Est de Suez.

La confusion règne aussi du côté français car son alliance avec l'incubateur du djihadisme planétaire obère son discours sur une «guerre de civilisations», que Manuel Valls, Premier ministre, ne souhaite pas perdre. En s'alliant avec ses ennemis ? Nouvelle illustration de la rationalité cartésienne ?

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