John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Affaire Skripal : à qui profite le crime ?

Affaire Skripal : à qui profite le crime ?© POOL Source: Reuters
Theresa May et Boris Johnson (photo d'archive)

L'historien John Laughland s'interroge sur l'éventuelle implication de la Russie dans l'affaire de l'ex-espion Skripal et de sa fille Ioulia, tous les deux empoisonnés en Grande-Bretagne. Pour lui, la version officielle tient à peine debout.

Parmi toutes les accusations et contre-accusations dans l'affaire Skripal, seules deux choses sont certaines.

La première, c’est l’incohérence des explications données par Londres. Le secrétaire au Foreign Office, Boris Johnson, se contredit d'un jour à l'autre. Dans une audition devant la commission des Affaires étrangères de la Chambre des communes le 21 mars, l'ancienne vedette de jeux télévisés a affirmé que la Russie avait voulu donner une leçon à d'autres espions en utilisant un agent chimique et que celui-ci était une «signature russe» (sa réponse aux questions 149 et 150). Dans un entretien télévisé trois jours plus tôt, le 18 mars, il avait cependant déclaré que le désormais célèbre novitchok que la Russie aurait utilisé pour la tentative d'assassinat venait d'un programme secret que la Russie aurait caché à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, et au monde entier, pendant une décennie. 

Or, ces deux affirmations sont contradictoires : soit la Russie voulait laisser une signature, soit son programme d'armements chimiques était secret.

La seconde certitude est que, à la différence de Moscou, Londres a tout fait pour extraire le maximum de capital politique de ce drame. Les principaux acteurs politiques n'ont pas cessé d'en souligner les effets bénéfiques sur le plan diplomatique. Dans un discours à la Chambre des communes le 27 mars, Boris Johnson a salué l'évolution des rapports entre le Royaume-Uni et les autres pays membres de l'UE grâce à l'affaire Skripal. Se félicitant de l'expulsion coordonnée de diplomates russes par 27 pays membres de l'OTAN et ses associés, Johnson a déclaré : «Le Royaume-Uni quittera l'UE mais nous ne quittons pas l'Europe. Nous restons inconditionnellement engagés à la sécurité de nos amis et de nos partenaires. Nous avons reçu un soutien solide de la part de l'UE, institutionnellement et bilatéralement, et c'est un très bon signe.»

Il faut comprendre cette déclaration dans le contexte des négociations sur le Brexit. Depuis le vote en faveur du Brexit en 2016, madame Theresa May a prononcé deux discours grand format sur l'Europe, à Lancaster House à Londres en janvier 2017 et à Florence en septembre 2017. Elle y a présenté sa vision des futurs rapports entre le Royaume-Uni et le continent, notamment en appelant de ses vœux «un accord de libre-échange profond et global» entre le Royaume-Uni et l'UE. 

Or, qui se met en position de demandeur se met en position de faiblesse.  Pour obtenir quelque chose de ses partenaires dans une négociation, il faut proposer quelque chose en échange. Il aurait été plus intelligent de quitter l'UE sans faire de demandes, et de laisser aux autres pays membres le soin de faire les leurs. Avec un PIB égal à celui de 20 pays membres de l'UE additionnés ; avec le troisième ou quatrième budget militaire au monde ; et avec la plus grande place financière de la planète, le Royaume-Uni est tout sauf une quantité négligeable dans le concert européen.

Mais affaiblie par son erreur, madame May ne pouvait pas faire marche arrière. Il fallait aller au bout de sa logique, ce qui était pénible tant les négociations piétinaient. 

Ayant compris qu'ils avaient affaire à une femme qui n'avait pas voté pour le Brexit et qui n'y croit toujours pas, les Européens ont augmenté leur prix. 

Les obstacles se présentaient les uns après les autres - la facture du divorce, la frontière en Irlande, les futurs accords commerciaux... Le temps commençait à manquer cruellement.

Dès le début et durant toute cette période, le gouvernement britannique a tenté de monnayer ses capacités militaires et les activités de ses célèbres services de renseignement, pour mettre ses compétences dans la balance.  Dans sa toute première lettre officielle sur le Brexit, en mars 2017, où elle informait le président du Conseil européen que le Royaume-Uni allait invoquer l'Article 50 du Traite européen pour quitter l'UE, Madame May a fait une allusion maladroite aux dangers sécuritaires qui se présenteraient en Europe au cas où les autres pays membres de l'UE ne signeraient pas un traité commercial avec Londres. En clair : s'il n'y a pas d'accord sur le libre-échange, le Royaume-Uni se retirera de la défense européenne.

C'est à la lumière de cette logique qu'il faut comprendre les efforts de Londres de resserrer ses liens militaires et sécuritaires avec le continent depuis le vote de 2016. La nomination en août 2016 d'un commissaire britannique à Bruxelles comme patron de «l'Union de la sécurité», avec un portefeuille spécifiquement axé sur la sécurité et le coopération entre les services de renseignement britanniques et européens ; le déploiement de troupes britanniques en Pologne en mars 2017 et en Estonie en février 2018 ; et surtout la proposition faite par Theresa May à la Conférence de Munich sur la sécurité en février 2018 de signer un nouveau traité militaire entre le Royaume-Uni et l'UE après le Brexit – toutes ces initiatives sont destinées à profiler la Grande-Bretagne comme une puissance protectrice du continent afin d'obtenir des concessions dans d'autres domaines.

Il est évident que, plus l'Europe est confrontée à une menace claire, plus ce rôle grandit en importance. Pourtant, la tactique britannique peinait à réussir – jusqu'à ce que l'affaire Skripal éclate. Pour Boris Johnson, cette affaire était une aubaine. Ces deniers jours, il a répété plusieurs fois que l'empoisonnement des Skripal avait galvanisé les autres pays européens plutôt hésitants à en découdre avec Moscou, et qu'il avait entraîné «un changement profond» dans leur attitude – une prise de conscience du fait que les Britanniques avaient raison et qu'ils devaient continuer à jouer un rôle clé dans le sécurité européenne à l'avenir, après le Brexit. «Ce qui me frappe, c'est le changement d'attitude par rapport à la réaction au décès d'Alexandre Litvinenko. En 2006, les gens étaient beaucoup plus hésitants», a expliqué Johnson le 18 mars. Le baisemain fait par Michel Barnier, délégué de la Commission européenne pour le Brexit, à Madame May le 23 mars semblait symboliser cette nouvelle galanterie européenne à l'égard d'un pays qui, avant Skripal, ne méritait que le dédain de Bruxelles, voire sa punition : à Angela Merkel, Barnier fait la bise familière.

L’affaire aurait-elle pu avoir été montée de toutes pièces par les services secrets britanniques pour dépanner un Royaume-Uni de plus en plus en délicatesse avec ses partenaires européens, et pour faire comprendre aux Européens à quel point ils ont besoin des Britanniques ? Certains – et pas les moindres – ont commencé à évoquer cette conclusion à demi-mot. Mais naturellement, tout comme les théories proposées par Londres sur la responsabilité directe du Kremlin dans l'empoisonnement, cette contre-théorie conspirationniste relève de la plus pure spéculation et ne peut être étayée par aucun élément de preuve concret. 

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