John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

«Non, Monsieur Juncker, c'est vous qui êtes ridicule !»

«Non, Monsieur Juncker, c'est vous qui êtes ridicule !»© Francois Lenoir Source: Reuters
Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker a qualifié le Parlement européen de «ridicule». Pour l'historien John Laughland, le président de la Commission européenne ne fait là que mettre en évidence sa médiocrité et celle «qui gangrène les institutions de Bruxelles».

Le coup de gueule colérique du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, qui a plusieurs fois qualifié le Parlement européen et ses députés de «ridicules», est un bel exemple de la pelle qui se moque du fourgon. En réalité, c'est le président Juncker qui est ridicule, cet homme venu d'un des plus petits pays de l'UE mais qui la domine depuis plus d'une décennie, d'abord comme président de la zone euro pendant presque dix ans en ensuite comme président de la Commission depuis 2014.

Ridicule, Juncker l'est dans sa façon de s'exprimer. Regardez la vidéo à partir de 0:30 au milieu de la phrase, il passe du français à l'anglais, plutôt mauvais d'ailleurs, et commence à taper involontairement sur le microphone, ce qui rend ses propos partiellement inintelligibles et inaudibles. Regardez aussi comment il perd le fil de ses «pensées» à partir de 1:33, s'arrêtant au milieu de sa phrase car, visiblement, il ne sait plus ce qu'il voulait dire. Quand il se reprend, on se rend compte qu'effectivement il n'avait rien à dire sauf des banalités pompeuses.

Cet homme prématurément âgé n'est finalement que le triste produit d'un système politique ridicule, celui de l'Union européenne, où l'exécutif (la Commission) n'est pas élu ; où le Parlement n'est pas une législature, ne contrôle pas l'exécutif, et n'a pas d'opposition

Certes, ce n'est pas la première fois que Juncker s'est ridiculisé devant le Parlement européen. En 2016, après le vote sur le Brexit, il a affirmé solennellement avoir discuté avec les dirigeants «d'autres planètes» qui, selon lui, «nous regardent de loin» et seraient inquiets par l'évolution de l'UE. Nombreuses sont les fois où Juncker a été ivre pendant des cérémonies officielles de l'UE et de l'ONU. Il est d'ailleurs de notoriété que Juncker était souvent ivre dès le matin pendant des réunions gouvernementales au Luxembourg (population : 500 000 habitants) quand il y était Premier ministre : son alcoolisme a tellement agacé ses collaborateurs qu'ils ont fait fuiter l'information dans la presse, ce qui a abouti à la fin de sa carrière politique dans son pays natal.

Mais ce n'est pas seulement la personne de Juncker qui est ridicule. Cet homme prématurément vieilli n'est finalement que le triste produit d'un système politique ridicule, celui de l'Union européenne, où l'exécutif (la Commission) n'est pas élu, où le Parlement ne contrôle pas l'exécutif (celui-ci, rigoureusement indépendant, est nommé par les chefs d'Etat) et n'a pas d'opposition, et où le Conseil des ministres, la véritable législature, vote en secret. Les institutions de l'Union européenne ne sont pas seulement non-démocratiques, elles sont ouvertement anti-démocratiques. Comme Juncker lui-même a dit une fois avec une insolence rare : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.»

Ce caractère ouvertement anti-démocratique de l'UE s'est vu à plusieurs reprises. Tous les référendums contre les traités européens, avec la seule exception du Brexit pour le moment, ont été écartés par Bruxelles : le référendum danois contre le traité de Maastricht en 1992, le référendum irlandais contre le traité de Nice en 2001, les référendums français et néerlandais contre la constitution européenne en 2005, le référendum irlandais contre le traité de Lisbonne en 2008, et le référendum néerlandais contre l'accord d'association avec l'Ukraine de 2006. Ce viol en série des règles les plus élémentaires de la démocratie est devenu une habitude. Dans tous ces cas, l'UE a continué a faire comme si rien n'était. En 2005, l'éternel Juncker avait dit, à propos du référendum français, toujours avec un mépris odieux pour le peuple : «Si c'est «oui», nous dirons : on poursuit ; si c'est «non», nous dirons : on continue !»

Bien avant d'entrer en dictature, de tels systèmes anti-démocratiques produisent un autre effet, qui est plus subtil et moins brutal que la dictature mais, d'une certaine manière, plus nocif encore : l'insupportable médiocrité des gens qui arrivent en haut de l'échelle

Certes, un tel affront à la démocratie est par définition inacceptable. On peut, sans exagération, parler du danger de la dictature. Mais bien avant d'entrer en dictature, de tels systèmes anti-démocratiques produisent un autre effet, qui est plus subtil et moins brutal que la dictature mais, d'une certaine manière, plus nocif encore : l'insupportable médiocrité des gens qui arrivent en haut de l'échelle. Le régime soviétique était surtout caractérisé, sans doute avec quelques exceptions, par l'extrême médiocrité, voire l'incompétence de ses fonctionnaires. Toute excellence en URSS suscitait la jalousie et la médisance ; le conformisme et la grisaille étaient de mise. C'est une des raisons principales de la déchéance spectaculaire de ce pays sous le communisme.

Il en est de même dans l'Union européenne, où les hommes peuvent atteindre les plus hautes fonctions même lorsque tout le monde connaît leurs défauts et leur incompétence. C'était le cas de Juncker qui a été promu à la présidence de la Commission à cause de Dieu sait quelle combine politique. Même ses parrains, comme Angela Merkel, avaient tout sauf une haute opinion de lui. Loin de promouvoir les meilleurs, le système européen sert à recycler des politiciens obscurs ou dont les carrières ont échoué. Il suffit de citer les noms des deux présidents du Conseil européen, l'actuel, Donald Tusk, et son prédécesseur, Herman van Rompuy, pour comprendre cette tendance. C'est cette médiocrité qui gangrène les institutions de Bruxelles et qui pèse, de manière définitive, sur leurs décisions. Dès lors qu'une institution politique ne sert pas les intérêts des citoyens mais ceux de ses fonctionnaires, elle n'a plus aucune légitimité.

Certes, on peut être épris par le beau rêve d'un continent unifié vivant en paix. Mais quel rapport avec l'UE dont la création est de plusieurs années postérieure à l'avènement de la paix en Europe et qui n'a pas unifié le continent ?

Cette situation désolante va perdurer aussi longtemps que les dirigeants européens continueront de confondre l'Union européenne avec l'Europe. Certes, on peut être épris du beau rêve d'un continent unifié vivant en paix. Mais quel rapport avec l'UE, dont la création est de plusieurs années postérieure à l'avènement de la paix en Europe, et qui n'a pas unifié le continent ? Nous savons que plusieurs pays européens ne sont pas membres de l'UE, tels la Suisse et la Norvège. Nous savons aussi que l'UE n'est pas la seule institution pan-européenne, ni même la plus ancienne : ces deux honneurs reviennent au Conseil de l'Europe, créé par le Traité de Londres en 1950, et qui regroupe la quasi-totalité des pays du continent, Russie incluse. Continuer à soutenir l'Union européenne parce qu'on aime l'«Europe» est tout aussi absurde que de soutenir la FIFA parce qu'on aime le football. L'Europe ne redeviendra grande que lorsque elle se sera débarrassée de cette institution ridicule qu'est l'Union européenne.

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