Bombarder l’Iran? Plus simple pour l'instant de bombarder le Yémen

Le site d'une frappe aérienne à Sanaa Source: Reuters
Le site d'une frappe aérienne à Sanaa

Pepe Escobar, journaliste brésilien et analyste pour RT et TomDispatch qui concentre son travail sur l’Asie centrale et le Moyen-Orient, présente son point de vue de la situation actuelle au Yémen et dans les pays voisins de la région.

L’opération «Tempête décisive», tel est le nom spectaculaire et “pentagonesque” qui accompagne et glorifie le bombardement morbide du  par la Maison des Saoud, pourrait se résumer en un paragraphe.

La nation arabe la plus riche, la pétro-hacienda de la famille Al-Saoud, avec le soutien d’autres Etats pétro-crapuleux du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe Arabique et avec la bienveillance de l’Occident bien portant, s’est lancée dans une campagne de bombardements quasi-cinétique contre la nation arabe la plus pauvre du monde au nom de la «démocratie».
Mais cette absurdité n’est rien comparé à ce qui va suivre.

La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, inoffensive comme un cannolo rassis, semble être légèrement inquiète. Elle a remarqué que le bombardement d’hôpitaux et «le ciblage et la destruction délibérés de domiciles privés, d’établissements d'enseignement et d’infrastructures de base ne peuvent être tolérés».

Mais rien de plus n’est à attendre qu’une indignation simulée de la part d’une Union européenne (UE) imperturbable lorsque les gorilles de Kiev font exactement la même chose dans le Donbass.

La Croix-Rouge et la , pour leur part, demandent au moins un cessez-le-feu temporaire pour permettre l'arrivée des secours humanitaires. Mais les secours humanitaires ne sont pas dignes de lignée al-Saoud. Après deux semaines d’une opération «choc et effroi» à la saoudienne, on compte déjà 560 morts et de 1700 blessés dont des dizaines d'enfants, et le décompte ne fait que commencer.

L’Empire du chaos s’accroche au détroit de Bab-el-Mandeb

Bombarder l’Iran ? Pas maintenant, la nouvelle tendance est de bombarder le Yémen. Mais l’idée de bombarder l’Iran peut revenir. Le grand chef du Pentagone Ashton Carter a confirmé la semaine dernière que «toutes les options sont sur la table», même si l’accord nucléaire iranien entre  et le groupe 5+1 est finalement négocié en juin. Donc, pour que tout soit clair, le Pentagone affirme que les négociations sur le nucléaire sont seulement un bruit de fond qui n’empêchera pas une petite guerre supplémentaire au Moyen-Orient.

Inutile d'ajouter que «l’Occident» civilisé n’a pas flanché d’une cheville lorsque ses rejetons saoudiens ont commencé à appliquer un scénario guerrier de choc et d’effroi à la pauvre nation arabe. Aucune résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Pas même un mandat d’une Ligue arabe déjà complètement discréditée. Qui s’en préoccupe ? Après tout, «l’Empire de chaos» a fait la même chose encore et encore en toute impunité.

L’idée que le détroit de Bab-el-Mandeb, qui est aussi crucial que le canal de Suez sur le plan stratégique, puisse être pris par les rebelles houthis a fait parler beaucoup d’hystériques. Absurdité. Quoi que la famille al-Saoud fasse, l’ordre du jour à peine caché de «l’Empire de chaos» est de ne jamais perdre le contrôle du détroit Bab-el-Mandeb, du golfe d'Aden et de l’Archipel de Socotra.

Ces territoires s’inscrivent dans ce que nous appelons le «Chokepointistan», où la terminologie trompeuse de la «guerre contre le terrorisme» (Global War on Terror (GWOT)) sert à justifier toutes sortes de guerres autour de ces goulots d’étranglement énergétiques. Le US Think Tankland est plus direct, suivant scrupuleusement les déploiements navals américains. C'est de cela dont il s'agit ; d'une «liberté de navigation» orwellienne masquant une stratégie agressive d’élimination de l’ennemi géopolitique, à savoir l’Iran, la Russie, la  ou tous ces pays ensemble.

(Reuters/Khaled Abdullah) Source: Reuters
(Reuters/Khaled Abdullah)

Le «Chokepointistan» est partout : il suffit regarder le détroit Bab-el-Mandeb où les Saoudiens essayent de réaffirmer leurs positions (avec des retombées sur le Yémen, mais aussi sur la Somalie, l’Erythrée, l’Ethiopie et la République de Djibouti etc…) ; le détroit d'Ormuz (s’agissant de l’Iran) ; sans oublier le détroit de Malacca (s’agissant de la Chine), le canal de Panama (s’agissant du Venezuela), le canal prévu au Nicaragua (s’agissant de la Chine), le détroit de Corée, le détroit de Taïwan, les îles Kouriles et le dernier checkpoint, mais non le moindre, la mer Baltique.

La grande armada enragée

L’Arabie saoudite sait que les rebelles houthis ne peuvent pas contrôler le détroit Bab-el-Mandeb, sans mentionner que Washington n’allait jamais le permettre. Ce qui enrage les Saoudiens concernant la rébellion houthie au Yémen soutenue par Téhéran est ce que cela peut encourager des idées brillantes de rébellion parmi la majorité chiite dans les provinces orientales d’Arabie saoudite où se trouve presque tout son pétrole.

C’est le point où les motifs de l’Arabie saoudite à entrer en guerre s'accordent avec la paranoïa de l’empire visant à empêcher l’Iran, la Russie et/ou la Chine d’établir une possible présence stratégique au Yémen, dans le détroit Bab-el-Mandeb, qui donne sur le golfe d'Aden.

Encore une fois, on voit que le grand chef du Pentagone Ashton Carter insiste sur le faitque «Les Etats-Unis soutiennent les plans arabes de créer une force militaire unifiée pour répondre aux menaces de sécurité croissantes au Moyen-Orient, et le Pentagone appuiera ses actions là où les intérêts américains et arabes coïncident». Traduction : nous avons donné le feu vert à nos rejetons pour maintenir «la stabilité» au Moyen-Orient.

Il y a aussi des bâtons dans les roues : le rapprochement possible entre Washington et Téhéran, à supposer que l’accord nucléaire soit négocié. Pour l’administration Obama, l’accord nucléaire sera la seule réussite de sa politique étrangère. De plus, sans Téhéran, il n’y a pas de lutte sérieuse contre Daesh/l’Etat islamique en «Syrak».

Rien de cela n’apaise les Saoudiens hautement paranoïaques qui ont rapidement rassemblé une grande armada enragée – 100 avions de combat, 150 000 soldats, décrite par les Etats-Unis comme une «coalition» de dix pays. Sans même ouvrir la charte des Nations unies, les Saoudiens ont immédiatement déclaré au-dessus du Yémen une «zone d'exclusion aérienne».

Javad Zarif et Federica Mogherini à Lausanne le 2 avril 2015. Source: Reuters
Javad Zarif et Federica Mogherini à Lausanne le 2 avril 2015.

Les bombardements routiniers de complexes résidentiels, de camps de réfugiés et d’usines s’articulent harmonieusement avec la répression interne à l’Arabie saoudite. Après la descente des forces armées à grands renforts de chars et de fusils d’assaut tirant à vue à Awamiyah dans l’est du pays; les chiites risquent de réfléchir à deux fois avant de manifester contre la boucherie au Yémen.

En bref, l'Arabie saoudite est un régime extrêmement riche, corrompu et médiéval en guerre contre son propre peuple. Les imams wahhabites, inexorablement, sèment la fièvre anti-chiite et anti-iranienne partout ; ils se condèrent comme les «apostats» de la doctrine des takfiri, tandis que les Iraniens sont pour eux des ingrats «Safawis» - une référence péjorative à la dynastie des Séfévides du XVIème siècle. Il est crucial de se rappeler que l’Etat islamique traite les chiites et les Iraniens de la même manière.

Mais n'espérez pas qu'un tel fait sera rapporté par les médias de masse occidentaux.

Le Général et le Cheik

La famille al-Saoud affirme qu’elle veut réinstaller le gouvernement en exil du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. Ou, comme l’a dit l’ambassadeur saoudien aux Etats-Unis, Adel al-Jubeir, «défendre le gouvernement légitime du pays».

Les hagiographes saoudiens payés par la famille royale ont encore une fois récité nerveusement la fable de la confrontation entre sunnites et chiites, qui ignore totalement la complexité tribale époustouflante de la société yéménite. Cette parade saoudienne ridicule ouvre la voie à une guerre terrestre longue, sanglante et extrêmement coûteuse.

Et cela devient, comme prévu, encore plus absurde. Le général Martin Dempsey, Chef d'état-major des armées des Etats-Unis, a été récemment interrogé pendant une réunion du Comité des forces armées du Sénat sur la question de savoir s’il connaissait «un allié arabe majeur qui embrasse la cause de Daesh». Sa réponse : «Je connais des alliés arabes majeurs qui le financent».

Traduction : le gouvernement américain, non seulement ne sanctionne pas ses «alliés» (le vrai plaisir est de sanctionner la Russie), mais accorde par-dessus le marché un soutien logistique et «non-létal» à une «coalition» qui finance l'Etat islamique pour éliminer l'Etat islamique. Ce n’est pas une blague, c'est la guerre éternelle contre la terreur qui revient toujours nous hanter.

Cela devient de plus en plus curieux quand on a Dempsey sur la même page que le cheik Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah. Dans un discours capital, le cheik Nasrallah présente l’explication la plus vaste et précise des origines et de l’idéologie de l’Etat islamique/Daesh. Et ici, il parle du Yémen, de l’Arabie saoudite et de l’Iran.

Donc, ce que nous avons, c’est «l’Empire de chaos» qui «dirige en arrière-plan» dans la guerre au Yémen et aussi, de facto, «dirige en arrière-plan» dans la lutte contre l’Etat islamique/Daesh, tout en laissant les milices irakiennes soutenues par Téhéran aller au casse-pipe. L’ordre du jour caché est toujours le chaos, que ce soit à travers la «Syrak» ou dans le bourbier yéménite. On n'arrête pas la logique du chaos : alors que Washington est engagé dans des négociations sur l’accord nucléaire avec Téhéran, il renforce en même temps une alliance contre Téhéran, en utilisant la famille al-Saoud.

Le Vietnam dans le désert

La famille al-Saoud souhaite vivement que le Pakistan ne fasse «aucun prisonnier», se disant prête à lui fournir des avions de combat, des navires et de nombreuses troupes terrestres pour accompagner ses efforts de guerre. Riyad traite Islamabad comme un Etat vassal. Mais les parlementaires pakistanais doivent encore se réunir en congrès pour décider de la participation d'Islamabad aux festivités.

Il est assez révélateur de regarder ce qui s’est passé quand la chaîne de télévision pakistanaise privée la plus populaire a rassemblé les représentants de tous les partis politiques majeurs pour dégager la position générale du Pakistan par rapport au conflit. Très tôt, les participants ont atteint un consensus : Islamabad doit être neutre, agir en tant que médiateur et ne pas envoyer de troupes, à moins qu’il n’y ait de «menace réelle» aux deux saintes mosquées de la Mecque et de Médine, ce qui est loin d'être le cas.

La famille al-Saoud octroie activement des moyens colossaux aux prédicateurs salafis et déobandis pour faire de la publicité à sa guerre, ce qui a inclu une visite à Riyad d'une délégation ulama. Les financements ont afflué de groupes basés au Pakistan qui se sont entraînés avec Al-Qaïda et qui ont combattu avec les Talibans en Afghanistan, groupes qui sont eux-mêmes financés des fanatiques wahabites .

Pendant ce temps, sur les lignes de front au Yémen, un vrai renversement pourrait se produire. En effet, les rebelles houthis se sont mis à tirer des roquettes à travers la frontière en direction d'installations pétrolières saoudiennes. Tous les paris sont ouverts, et la possibilité que les missiles de longue portée aient été prépositionnés devient relativement crédible.

Les militants houthis à Sanaa le Sanaa 5 avril 2015. Source: Reuters
Les militants houthis à Sanaa le Sanaa 5 avril 2015.

Ce scénario signifierait qu’une agence de renseignement étrangère attire la famille al-Saoud dans son propre traquenard vietnamien au Yémen en créant les conditions d'une pluie de missiles sur ses stations de pompage et ses champs de pétrole, ce qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur l’économie mondiale. Il est crucial de se rappeler que la grande armada enragée rassemblée par Riyad représente au moins 32% de la production mondiale de pétrole. Cela ne peut pas bien se finir.

Chaque personne au Yémen possède un AK-47, sans mentionner les lance-roquettes et les grenades à main. Ce territoire est un paradis pour les guérilleros. L’histoire de notre beau monde raconte dans le détail au moins 2 000 ans de combats acharnés entre les tribus locales et différents envahisseurs étrangers. La majorité des Yéménites déteste la famille al-Saoud et crie à la vengance. Les Houthis avaient annoncé encore en février dernier que les Etats-Unis et la famille al-Saoud planifiaient de mettre le pays à feu et à sang, difficile maintenant pour la population de ne pas les croire.

La rébellion houthie inclut des sunnites et des chiites, ce qui discrédite totalement le récit officiel saoudien. Quand ses protagonistes ont investi le Bureau de la sécurité nationale yéménite - qui était, en fait, une implantation de la CIA - les rebelles houthis ont trouvé un grand nombre de documents secrets compromettants pour Washington et le chapitre yéménite de sa mystérieuse guerre contre la terreur. En ce qui concerne l’armée saoudienne, c’est une blague. En outre, elle emploie un grand contingent, comme vous l'avez deviné, de soldats yéménites.

L’opération «Tempête décisive» - dont les meneurs, dans le style du Pentagone, n'essayent même pas de démontrer sa conformité au droit international - a déjà plongé le Yémen dans deux fléaux que sont la guerre civile et le désastre humanitaire. Les restes d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) et surtout l’Etat islamique (qui déteste allègrement les rebelles houthis et tous les chiites) ne peuvent que se frotter les mains. «L’Empire de chaos» n'a peur de rien : le plus répandu le chaos est, le mieux c’est pour le Pentagone qui sait déjà que la guerre contre la terreur sera longue.

Il y a plus de cinq ans, j’ai écrit que le Yémen était le nouveau Waziristan. Maintenant, il devient une nouvelle Somalie. La famille al-Saoud, de toute évidence, aura droit à son Vietnam.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Enquêtes spéciales