Algérie, le mystérieux général Mediène limogé, la fin d'un système ?

Le limogeage du mystérieux général Mediène fait la Une des journaux algériens (capture twitter)
Le limogeage du mystérieux général Mediène fait la Une des journaux algériens (capture twitter)

On disait de lui qu'il était le maître invisible du pays. Le général Mediène, dit "Toufik" a été le chef des renseignements algériens, le très puissant DRS. Selon le spécialiste Akram Kharief, ce limogeage annonce d'autres changements.

Son visage n'était apparu dans la presse que très rarement. Et pourtant le général Mediène était depuis 25 ans à la tête du DRS, le Département du Renseignement et de la Sécurité. Selon le quotidien algérien El Watan, « Pour le commun des mortels, Toufik était intouchable, c'était Rab Edzaïr (le dieu de l'Algérie)». Est-il parti au terme d'une guerre d'usure entre son département et la présidence de la République ou bien suite à un départ négocié ? C'est toute la question à laquelle tente de répondre Akram Kharief.

RT France : Comment s'est passé dans les faits le limogeage du général Mediène ?

Akram Kharief (A.K.) : L'annonce faite officiellement est très claire : il s'agit, selon le communiqué de la Présidence, d'une mise à la retraite du général Mohamed Mediène sur ordre du président Bouteflika. C'est dont une décision unilatérale. Ce n'est pas une démission. Le DRS a cependant des relais suffisamment puissants au sein de la presse algérienne pour atténuer la portée du caractère définitif du communiqué de la présidence. Il est dit dans ce communiqué que le chef de l'Etat a donné l'ordre au chef de l'Etat-major de remplacer le général Mediène par le général Athmane Tartag.

RT France : Pourquoi cette mise à l'écart intervient-elle maintenant ?Quelles sont les circonstances politiques qui peuvent l'avoir déclenchée ?

A.K. : Le DRS est en pleine restructuration. Il semble, même si cela n'a pas encore été annoncé (et on ne sait pas si même cela le sera un jour) que se dessine une sorte de retour à l'ancien système avec deux services de renseignements : le premier qui serait orienté plutôt vers la sécurité intérieure et le second vers la sécurité extérieure. Ces deux services seront d'égale puissance. Je pense que la mise à la retraite du général Mediène suit cette logique. 

RT France : Mais au-delà de la restructuration des services algériens, n'y-a-t-il pas d'autres motivations ? On présente le Général Mediène comme le faiseur de rois de l'Algérie depuis 25 ans...

A.K. : Et c'est la cas, effectivement. Mais il ne faut pas oublier une chose : nous assistons aujourd'hui, en Algérie, à une triple succession. Le général Mediène était en fin de mission, âgé [NDLR : Il serait né en 1939]. Le président Bouteflika, qui est dans une condition de santé très délicate et qui est aussi à un âge avancé, serait également en train de préparer sa succession, tout comme le chef de l'Etat-major, Ahmed Gaid Salah, tout aussi âgé. Nous sommes là dans un schéma de succession global dans lequel entre cette mise à la retraite du général Mediène.

RT France : Il s'agit donc aussi du renouvellement de toute une génération au pouvoir ?

A.K. : Absolument. On m'a demandé s'il s'agissait d'une purge à la tête du DRS. Or l'impression générale qui se dégage n'est pas celle-la. Il n'y a pas eu d'arrestations massives de cadres, de mises à la retraite autres ou de licenciements. Les choses se passent dans un ordre institutionnel. 24 heures après cette mise à la retraite, il n'y a eu aucune manifestation, de crispation de l'armée. Il y a un sentiment de résignation mais aussi d'acceptation. Le général Mediène, dans l'esprit des militaires, n'allait pas être éternel. Il était là depuis 25 ans. Le sentiment qui prédomine dans l'armée est que nous sommes dans un schéma de succession. 

Sa qualité de faiseur de rois n'a pas empêché le président de briguer ce quatrième mandat auquel il semble que le général Mediène était opposé.

RT France : Pourtant le général Mediène a été l'objet d'attaques répétées d'Amar Saïdani, secrétaire général du Front de Libération nationale (FLN) et réputé proche de la présidence...

A.K. : Effectivement, on parle d'une guerre froide qui dure depuis deux ou trois ans, depuis l'accident vasculaire cérébral du président en fait. On parle certes d'une guerre froide entre le clan Bouteflika et le général Mediène, mais cela n'a pas empêché le président de se présenter une quatrième fois à l'élection présidentielle. Sa qualité de faiseur de rois n'a pas empêché le président de briguer ce quatrième mandat auquel il semble que le général Mediène était opposé.

Il est de notoriété publique que le clan Bouteflika était en guerre larvée avec le général Mediène.

RT France : Mais cette mise à l'écart n'est-elle pas une victoire du frère du président Bouteflika, Saïd, qui avait semble-t-il des relations tendues avec le général Mediène ?

A.K. : Il est de notoriété publique en effet que le clan Bouteflika était en guerre larvée avec le général Mediène. Mais il n'y pas de preuve réelle sur le terrain. Cette idée est ancrée dans l'opinion publique algérienne. Quoi qu'il en soit, cette mise à la retraite fait des malheureux et des heureux : parmi ces derniers, évidemment, ceux qui s'opposaient directement au général Mediène, entre autre Amar Saïdani et probablement le président et son frère.

RT France : Qui est son remplaçant, le général Athmane Tartag ?

A.K. : C'est un homme des services secrets, qui a fait toute sa carrière en leur sein. On sait peu de choses sur lui, comme pour tout responsable de ces services. Il était principalement dans la structure de surveillance des troupes de l'armée. Entre 2011 et 2013, il était numéro deux de la sécurité intérieure. Il aurait été mis à la retraite en 2013, même si le décret n'a jamais été publié. Mais il a été récupéré en 2014 par la Présidence qui l'a nommé au poste de conseiller à la défense et à la sécurité. Dans l'espace présidentiel, il apparait comme le plus qualifié pour occuper ce poste.

RT France : Le président Bouteflika a-t-il réussi à se débarasser par cette mise à la retraite du Général Mediène de la tutelle du DRS ou est-ce aller trop vite ?

A.K.: Les services secrets algériens ont déjà subi ce genre de morcellement. Il ne s'agit pas d'anticiper une éventuelle perte de pouvoir des services algériens, car techniquement, rien n'a changé : les commandements sont les mêmes, les effectifs également. Il faudra observer à l'avenir l'emprise qu'aura le nouveau DRS sur la société, le monde politique et le monde économique. Aura-t-il une emprise aussi grande ou va-t-on vers un régime beaucoup plus civil ? Les deux hypothèses sont possibles.

RT France : Au plan extérieur, qu'est-ce que cela va changer ? Notamment sur les dossiers libyen et malien sur lesquels le DRS avait la main ?

A.K.: Je ne pense pas que cela va changer quelque chose. Les structures générales du DRS ont été maintenues et la politique générale du pays est la même. On a pu le voir sur d'autres crises durant lesquelles la politique extérieure de l'Algérie est restée la même. Je pense que le départ du général Mediène ne changera pas grand-chose. Il demeure cependant qu'il était personnellement impliqué dans le dossier libyen car il avait été en poste dans le pays pendant de nombreuses années, qu'il avait encore des accointances avec certaines tribus libyennes et qu'il gérait directement le dossier. 

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