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Mort de Vincent Lambert : drame humain, bataille juridique... et idéologique

La vie de l'ancien infirmier psychiatrique s'est finalement achevée, dernier acte d'une bataille juridique acharnée qui aura vu une famille se déchirer autour d'un débat sur la fin de vie ayant pris une envergure nationale.

Vincent Lambert a rendu son dernier souffle, presque 11 ans après l'accident de la route qui l'avait cloué dans un lit d'hôpital pour le reste de son existence. Le décès de l'ancien infirmier psychiatrique, devenu malgré lui le symbole du débat sur l'euthanasie, ne met pour autant pas fin à l'âpre lutte judiciaire que se sont livrée ses proches. 

L’ultime plainte pour tentative de meurtre sur personne vulnérable, déposée le 4 juillet par les avocats des parents de Vincent Lambert avant que ces derniers ne se résignent à abandonner la lutte pour la reprise de son alimentation, a en effet donné lieu à l'ouverture d'une enquête préliminaire par le parquet de Reims. 

Une plainte pour meurtre devrait par ailleurs être déposée par cette partie. Autant d'actes qui ont poussé le procureur de Reims à lancer une enquête pour «recherche des causes de la mort», le 11 juillet afin de donner à chaque membre de la famille déchirée des éléments leur permettant de prendre leurs «dispositions et responsabilités», y compris sur le plan juridique.

Mais ces démarches ont peu de chances d'aboutir, la justice ayant à ce jour donné raison à l'équipe médicale du CHU de Reims qui, avec Rachel Lambert, épouse et tutrice légale du défunt, a pris la décision d'«arrêt des traitements» au nom de la loi Léonetti, qui proscrit «l'obstination déraisonnable» du corps médical et la «prolongation artificielle de la vie» du patient.

Six ans de bras de fer familial 

La liste des recours et des actes juridiques lancés durant six ans dans le cadre de ce qui est devenu l'«affaire Lambert» est impressionnante. Tout commence en avril 2013 lorsque les parents de Vincent Lambert découvrent que ce dernier, à l'hôpital, n'est plus alimenté par les sondes qui sont d'ordinaire reliées à lui. 

La procédure d'arrêt des traitements, devant mener au décès de leur fils en quelques jours, a été prise au terme d'une procédure collégiale du CHU de Reims, avec l’accord de l’épouse, Rachel Lambert, mais sans en informer les parents et les frères et sœurs.

Le déficit de communication avec les parents (reconnu à posteriori par le CHU, mais motivé selon lui par l’atmosphère conflictuelle régnant dans la famille) ouvrira une faille juridique dans laquelle les parents de l'ancien infirmier s'engouffreront pour contrecarrer les plans du CHU. 

Saisi en référé, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne ordonne le 11 mai 2013 la reprise de l'hydratation et de l’alimentation de Vincent Lambert, qui aura survécu 31 jours après le lancement du processus d'arrêt des traitements. Sa mère assure qu'il aurait «sourit» après avoir été de nouveau alimenté, signe selon elle que son fils voulait vivre. 

Côté CHU, l’interprétation des «signes» donnés par Vincent Lambert, dans un état de conscience minimale («pauci-relationnel»), est aux antipodes de celle réalisée par la mère. Il aurait manifesté des «comportements d’opposition aux soins faisant suspecter un refus de vivre» les mois précédant l'arrêt des soins.

Rachel Lambert, devenue en 2016 tutrice légale de son époux, et à ce titre principale interlocutrice du CHU, affirme quant à elle que son mari avait exprimé le souhait de mourir dignement s'il se trouvait dans cet état avant son accident.  

Entre 2013 et 2019, les équipes médicales qui se sont succédé au CHU de Reims ont entamé quatre fois la procédure d'arrêt des traitements à Vincent Lambert, chacune suspendue par les recours juridiques opiniâtres déposés par Jérôme Triomphe et Jean Paillot, les avocats des parents de Vincent Lambert, soutenus par une partie de sa famille.

Deux présidents de la République ont été appelés à intervenir par chacun des deux camps : François Hollande, à qui le neveu de Vincent Lambert a demandé d'agir pour pousser le CHU à reprendre une procédure d'arrêt de soin en 2015, et Emmanuel Macron, sollicité de toutes part en mai 2019, alors que la procédure d'arrêt des traitements était engagée. Les deux se sont refusés à prendre position dans l'affaire, arguant qu'il n'était pas de leur ressort d'intervenir dans une décision familiale et médicale. 

Accusation de récupérations politiques 

Débutée en mai 2013, mois de la promulgation de la loi sur le mariage homosexuel, l'«affaire Lambert» a ouvert un nouveau front pour les opposants à la loi, souvent hostiles dans le même temps à l'euthanasie. Illustration de la porosité des deux combats : la manifestation des «Veilleurs», mouvement né de la «Manif pour tous», devant le CHU de Reims le 9 juillet, alors même que les parents de Vincent Lambert avaient renoncé au combat. 

Axel Rokvam, fondateur de ce mouvement très marqué par le catholicisme, a par ailleurs activement participé à l'organisation de manifestations d'opposants à ce qu'ils considèrent comme l'«euthanasie» de Vincent Lambert, par exemple le 20 mai devant le ministère de la Santé, qui se terminera par une scène de liesse à l'annonce de la reprise des soins.

«Aujourd'hui, avec notre frère et oncle, Vincent Lambert, c'est le pays tout entier qui est pris en otage par une frange extrême de la société représentant une minorité, très agissante comme souvent», dénonçaient déjà en janvier 2014 cinq frères, sœurs, demi-frères et demi-sœurs de Vincent Lambert dans une tribune commune publiée dans Le Monderéclamant l'intervention du gouvernement. 

Mais le soutien au combat des parents de Vincent Lambert ne se limite pas à une frange religieuse «extrême» : «Ne construisons pas une civilisation qui élimine les personnes dont nous considérons que la vie n'est plus digne d'être vécue», a déclaré le pape lui-même après le décès de l'ancien infirmier, marchant dans les pas de plusieurs prélats avant lui.  

Des scientifiques ont par ailleurs contesté les conclusions du CHU sur l'état de leur patient : «Un tissu d'incertitudes et d'hypothèses, ainsi que des jugements contradictoires concernant le niveau de conscience, les capacités de relation et de déglutition, le pronostic, fondent une sanction dramatique, incompréhensible», dénonçait ainsi une tribune co-signée par 70 professionnels de santé en avril 2018 et publiée dans le Figaro. Plus loin dans le texte, les scientifiques dénonçaient une «posture partisane, idéologique, déconnectée de la réalité», ayant mené à la décision de l'établissement de santé. 

«Vincent Lambert n’était nullement en proie à des souffrances insoutenables, il n’était en proie à aucune souffrance du tout. Il n’était même pas en fin de vie. Il vivait dans un état mental particulier, dont le plus honnête serait de dire qu’on ne connaît à peu près rien», s'est indigné dans la même veine l'écrivain Michel Houellebecq dans une tribune au vitriol contre la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn publiée le 11 juillet dans Le Monde.

La «vie biologique [de Vincent Lambert] existe, mais trois groupes d'experts successifs ont dit qu'il n'avait pas de conscience d'exister», a de son côté estimé le 3 juillet Jean Leonetti, lui-même médecin et père de la loi au nom de laquelle les traitements avaient été arrêtés. Pour lui, les médecins «ont médicalement, légalement et juridiquement raison».

Ironie de l'histoire, l'ancien parlementaire UMP est désormais président par intérim des Républicains, parti au sein duquel la réprobation de François-Xavier Bellamy à l'arrêt des soins pour Vincent Lambert avait créé de profondes divisions pendant la campagne des européennes et ravivé la question du conservatisme sociétal, pomme de discorde interne récurrente. 

«La vraie question, c'est : qu'est-ce qu'il aurait voulu ?», a résumé Jean Leonetti sur cette affaire. La réponse, seul Vincent Lambert aurait pu la donner de façon certaine.

Entretien du 11/7/2019 avec Jean-Luc Romero, conseiller régional d'Île-de-France, président de l'association pour le droit à mourir dans la dignité. Il réagit au décès de Vincent Lambert survenu le 11 juillet et apporte son point de vue critique à l'égard de la loi Leonetti relative aux droits des malades et à la fin de vie. Une loi qu'il estime «faite pour des médecins, par des médecins» et qui oublie de mettre le patient «au centre des décisions».

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