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Quand le Guardian répand ses «fake news»

Dans un long article publié le 29 décembre sur The Intercept, le journaliste Glenn Greewald a exposé comment un reporter du Guardian avait sciemment modifié les propos tenus dans une précédente interview du lanceur d’alerte Julian Assange.

«Le but de cet article est de démontrer, encore une fois, que ceux qui se montrent les plus prompts à dénoncer les fausses informations et qui souhaitent que Facebook et d’autres entreprises suppriment des contenus au nom de cette lutte sont souvent les premiers à les diffuser.» Le ton est donné. Glenn Greenwald, célèbre journaliste qui a contribué à faire éclater l’affaire Snowden, a pris la plume pour fustiger ce qu'il considère comme étant une éthique journalistique douteuse.

C’est un article écrit par le journaliste du GuardianBen Jacobs et publié le 24 décembre qui est en cause. Intitulé «Julian Assange fait l’éloge de Trump et s’en prend à Clinton dans une interview», il se base sur un précédent entretien du lanceur d’alerte réalisé par Stefania Maurizi, une journaliste italienne, pour le quotidien La Repubblica. Problème ? Les réponses de Julian Assange ont été sensiblement modifiées pour faire dire au fondateur de Wikileaks ce qu’il n’a pas dit.

Quand le Guardian fait d’Assange une groupie de Trump et de la Russie

«Il [l’article du Guardian] formule deux constats principaux  qui sont faux. Le premier est dans le titre : "Julian Assange fait l’éloge de Trump et s’en prend à Clinton dans une interview". Une affirmation qui est répétée dans le premier paragraphe de l’article : "Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, a fait l’éloge de Donald Trump"…», écrit Glenn Greenwald.

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Reprenant le contenu de l’interview d’origine, il démontre que Ben Jacobs fait un raccourci caricatural des propos du lanceur d’alertes. «C’est une nouvelle structure de patronage qui évoluera rapidement mais à l’heure actuelle son relâchement fait que les Etats-Unis ont des opportunités de changement : changement pour le pire et pour le meilleur», avait notamment déclaré Julian Assange au sujet de l’élection de Donald Trump lors de son interview à La Repubblica. On est en effet loin de l’hagiographie.

Ben Jacobs a également prêté au fondateur de Wikileaks une certaine russophilie. Selon lui, Julian Assange «a une relation proche de longue date avec le régime de Poutine». D'après Glenn Greenwald, «les seules preuves données pour appuyer cette extraordinaire affirmation sont les huit interviews données par Assange et diffusées en 2012 sur RT».

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Mais Ben Jacob va encore un peu plus loin : «Dans son interview donnée à La Repubblica, Assange a déclaré qu’il n’était pas nécessaire pour Wikileaks de jouer son rôle de lanceur d’alertes en Russie en raison du débat ouvert et concurrentiel qui y règne.»

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Là encore, Glenn Greenwald a repris les déclarations d’origines faites par Julian Assange. Et à nouveau, elles diffèrent sensiblement des propos rapportés par le journaliste du Guardian. «Mon interprétation est qu’en Russie, il y a des concurrents à Wikileaks. De plus, le personnel de Wikileaks ne parle pas russe. Pour une culture forte qui a sa propre langue, vous devez être vu comme un acteur local. Wikileaks est une organisation principalement anglophone avec un site web principalement en anglais», a déclaré Julian Assange. Comme le relève Glenn Greenwald, «il n’a jamais dit que la Russie était tellement libre qu’elle ne nécessitait pas de lanceurs d’alerte.»

Rage de la journaliste italienne 

Stefania Maurizi a très peu goûté l’utilisation qu’a fait le Guardian de son matériau journalistique. Depuis que l’article de Ben Jacobs est devenu viral, la journaliste transalpine n’a eu de cesse de protester, notamment sur les réseaux sociaux. Dans un tweet adressé à Glenn Greenwald en personne, elle s’est dit «totalement furieuse» de voir comment son interview avec Julian Assange «avait été déformée et instrumentalisée».

La journaliste, qui a déjà travaillé avec Wikileaks par le passé, notamment sur l’affaire Snowden, a également souhaité répondre à Daniel W. Drezner, professeur à la Fletcher School et contributeur régulier au quotidien Washington Post. Ce dernier a partagé l’article du Guardian accompagné du commentaire suivant : «La prochaine fois que vous êtes enclin à prendre Julian Assange au sérieux, rappelez-vous de cela.» «C’est totalement faux : Julian Assange n’a jamais déclaré cela dans mon interview», lui a rétorqué Stefania Maurizi.

Dans une série de tweets publiés le 29 décembre, la journaliste italienne a livré son analyse de la situation : «La campagne de haine à l’encontre de Julian Assange avait un but : nuire à sa personne et à Wikileaks. En tant que journaliste qui a travaillé avec Assange et Wikileaks depuis 2009, j’ai reçu de nombreux avertissements me conseillant d’arrêter de travailler avec eux pour le salut de ma carrière.»

Selon Glenn Greenwald, alors que de nombreux journalistes re-tweetaient et partageaient l’article du Guardian, ces derniers ont «totalement ignoré les protestations» de Stefania Maurizi «pour des raisons qui sont à la fois nocives et révélatrices».

Ben Jacobs, le pro-Clinton qui déteste Wikileaks

«Ils jouent directement des préjugés des partisans de Clinton et flattent leur version de l'élection : Clinton a perdu parce que le Kremlin a utilisé ses agents, comme Assange, pour stimuler Trump et couler Clinton», analyse Glenn Greenwald au sujet de l’article du Guardian.

Il est devenu l’un de ces journalistes adoré des médias pro-Clinton pour son évident biais en sa faveur dans son traitement de la campagne

Et selon lui, le fait que Ben Jacobs ait tenu la plume n’est pas anodin. «Après avoir couvert la campagne [présidentielle] de 2016 pour la version américain du Guardian, il est devenu l’un de ces journalistes adoré des médias pro-Clinton pour son évident biais en sa faveur dans son traitement de la campagne», analyse Glenn Greenwald.

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Le co-fondateur de The Intercept donne un autre exemple tout à fait évocateur. En août 2015, on apprend que Chelsea Manning, lanceur d’alerte incarcéré à vie pour avoir transmis plusieurs documents militaires classifiés à Wikileaks, risquait un isolement carcéral pour avoir eu en sa possession des magazines interdits ainsi qu’un tube de dentifrice périmé. Sur Twitter, Ben Jacobs se fend d’un commentaire pour le moins éloquent : «Et le plus petit violon du monde joue une triste chanson.» Cette saillie à destination d’un individu dont les Nations unies ont reconnu les conditions «cruelles et inhumaines» de détention ont choqué jusque dans les rangs de son propre journal. Il avait retiré sa publication sans jamais s’excuser.

Pour Glenn Greenwald, cet épisode est révélateur du peu de considération qu’à Ben Jacobs pour Wikileaks : «La dernière personne que l’on devrait croire pour rapporter avec justesse des faits précis sur Wikileaks est Ben Jacobs. A moins que l'objectif soit de publier des fabrications qui généreront de façon prévisible un trafic massif pour le Guardian. Quelle que soit l'intention, c'est exactement ce qu'il s'est passé ici.»

S’ils veulent être crédibles lorsqu’ils se présentent comme des adversaires des fausses informations, à l’avenir, ils doivent reconnaître leurs erreurs et se rétracter

Le journaliste, proche d'Edward Snowden, s’est particulièrement inquiété du nombre de lecteurs et d’internautes qui sont tombés sur cette «fake news». Selon lui, ils se compteraient «en centaines de milliers si ce n’est en millions».

Il a appelé «ceux qui veulent conduire la bataille de la dénonciation des fausses informations à ne pas se transformer en leurs principaux vecteurs». Avant d’ajouter : «S’ils veulent être crédibles lorsqu’ils se présentent comme des adversaires des fausses informations, à l’avenir, ils doivent reconnaître leurs erreurs et se rétracter. A commencer par le Guardian