Haïti : des casques bleus achèteraient des relations sexuelles avec de la nourriture

Une femme haïtienneSource: Reuters
Une femme haïtienne

Selon un rapport des services de contrôle interne (BSCI) de l'ONU, les abus et l'exploitation sexuels lors des missions de maintien de la paix resteraient nettement sous-estimés et surtout sous-déclarés.

Un récent projet de rapport de l'ONU obtenu par Associated Press a de nouveau soulevé le problème des abus sexuels au sein des troupes de soldats du maintien de la paix. Inclue dans le rapport, une enquête menée il y a un an en Haïti, le pays le plus pauvre du continent américain, revient sur le témoignage de plus de 225 femmes qui ont affirmé avoir eu des relations sexuelles «transactionnelles» avec des «casques bleus». 

Des casques bleus à Port-au-Prince© StringerSource: Reuters
Des casques bleus à Port-au-Prince

Ces femmes, issues pour la plupart de milieux ruraux, ont expliqué avoir eu recours à ces relations par nécessité : la faim, le manque d'abris, de produits destinés aux enfants, de médicaments et d'articles ménagers ont été des facteurs déclencheurs, indique le rapport. Ainsi, en échange de relations sexuelles, elles auraient reçu des vêtements, des téléphones et des ordinateurs portables, du parfum et aussi, parfois, de l'argent.

Des faits trop peu déclarés, un fléau sous-estimé

Selon le rapport, on aurait affaire à une importante sous-déclaration et à une sous-estimation des cas. Sur toutes les femmes interrogées, seules sept connaissaient la politique des Nations-Unies interdisant l'exploitation et les abus sexuels. Aucune d'entre elles n'avait connaissance de la «hotline» qui permettait de signaler les abus à l'ONU. Elles retenaient seulement sur leurs badges les identités des soldats impliqués et menaçaient de révéler «l'infidélité» de ces derniers dans les cas où elles n'obtenaient pas la «récompense» promise de leur part. Le nombre de soldats de la Paix impliqués dans ce genre d'affaires est donc éphémère et peu d'entre eux peuvent être poursuivis. 

Deux jeunes femmes regardent une vidéo sur smartphone en Haïti© wikipedia
Deux jeunes femmes regardent une vidéo sur smartphone en Haïti

Il y a 10 ans déjà, un premier rapport révolutionnaire expliquait qu'un tiers des cas d'allégations d'abus sexuels sur mineurs de moins de 18 ans était traité de manière insuffisante et évoquait une grave déficience de l'assistance aux victimes. Selon ce rapport, la BSCI privilégie en effet les affaires de viols et d'abus sur mineurs avérés et met en moyenne plus d'un an à traîter les autres cas. 

Par ailleurs, l'ONU ne dispose pas d'une armée permanente et repose sur des troupes fournies par les Etats membres. Ce sont ces derniers qui sont chargés d'enquêter sur les mauvaises conduites de leurs troupes et l'ONU ne peut intervenir en l'absence d'action de leur part. 

Le projet de rapport ne dit pas sur quelle période les cas de relations sexuelles «transactionelles» ont eu lieu en Haïti. En tout état de cause, la mission de maintien de la paix de 2004 sur l'île est l'une des quatre missions à avoir présenté le nombre le plus important d'allégations d'abus et d'exploitation sexuels au cours des dernières années, avec celles de la République démocratique du Congo, du Libéria et du Sud Soudan.

Des statistiques faussées, des lignes directrices à clarifier

En Juin 2013, un rapport pointait déjà du doigt une «culture de l'impunité» des cas sexuels parmi les soldats de la paix de l'ONU et décrivait l'exploitation sexuelle comme «le risque le plus important» pour les missions de maintien de la paix à travers le monde. Mais le secrétaire général aux Etats membres de l'ONU, Ban Ki-moon, assurait à l'époque que l'organisation avait une politique de tolérance zéro «envers toutes les formes d'exploitation sexuelle et d'abus» et se félicitait d'une baisse constante des allégations d'abus sexuels (51 en 2014, contre 66 en 2013). 

Dans le rapport de la BSCI, le chef du maintien de la paix de l'ONU Hervé Ladsous et le chef de soutien aux missions Atul Khare soulignent eux aussi les propos de Ban Ki-moon, et ce, bien que le nombre de soldats de la paix ait considérablement augmenté au cours de la dernière décennie.

Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki Moon© wikipedia
Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki Moon

L'ONU interdit formellement les relations sexuelles en cas d'échange d'argent, d'emploi, de biens ou de services, et plus généralement, déconseille fortement toute les relations sexuelles entre le personnel de l'ONU et les personnes qui reçoivent leur aide car ces relations sont fondées sur «une dynamique inégale par essence» et peuvent «nuire à la crédibilité des Nations-Unies».

Mais selon le rapport, les critères d'interdiction sont éphémères et certaines lignes directrices doivent être clarifiées. Il évoque notamment le problème de la sexualité comme un droit humain, soulignant que les soldats qui effectuent des missions particulièrement longues devraient avoir le droit d'avoir des relations romantiques consenties et non-intéressées.

Un nombre non négligeable de missions de maintien de la paix de l'ONU ont été poursuivi par des allégations d'abus sexuels dans le passé. En 2006, les Casques bleus au Libéria et en Haïti avaient été accusés de forcer des jeunes filles à des faveurs sexuelles en échange de nourriture. Deux ans plus tard, les chercheurs de Save the Children avaient constaté le viol de plusieurs jeunes enfants en Côte-d'Ivoire, dans le Sud Soudan et en Haïti par des Casques bleus.

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