France

«Bouffons rouges», «les extrêmes se rejoignent» : vifs débats à l'Assemblée sur le pouvoir d'achat

Les discussions sur le projet de loi sur le pouvoir d'achat se sont poursuivies à l'Assemblée nationale, donnant lieu à des débats enflammés entre la gauche, le RN et la majorité. Celle-ci discute avec LR d'un accord sur le prix du carburant.

L’examen des mesures prévues dans le projet de loi sur le pouvoir d’achat à l'Assemblée nationale les 18 et 19 juillet a été l'occasion de multiples passes d'armes entre les trois principaux camps de l'hémicycle, les propositions de la majorité présidentielle ayant été critiquées par la Nupes et le Rassemblement national. Celles-ci se sont elles-mêmes affrontées, cherchant à s'arroger la place de premier opposant, tandis que la majorité recherche, elle, l'appui des Républicains.

Duel entre le RN et la Nupes

Dès le 18 juillet, le ton est monté lorsque les Insoumis ont déposé un amendement suggérant de rebaptiser la «prime Macron» – prime exceptionnelle défiscalisée et exonérée de cotisations sociales pour les salariés – en «prime enfumage». «Vous n'êtes pas là pour faire avancer le pouvoir d'achat, vous êtes là pour faire un petit jeu avec le roi Macron. Vous êtes les bouffons rouges du roi Macron !», a aussitôt tancé le député RN Jean-Philippe Tanguy. En retour, le coordinateur de LFI et député Adrien Quatennens lui a reproché d'être le «sosie vocal» du ministre de l'Economie Bruno Le Maire, accusant le RN de se rallier à la «logique macroniste» consistant à ne pas augmenter les salaires. Même tonalité chez François Ruffin, qui a affirmé que les députés du RN étaient «main dans la main» avec le gouvernement et défendaient du «vent» en soutenant le triplement de la prime Macron en lieu et place d'une augmentation des salaires, tout en prenant directement à partie Marine Le Pen sur son programme.

De leur côté, les députés du RN ont quitté l'hémicycle lors d'une prise de parole de la présidente du groupe LFI Mathilde Panot, entendant ainsi contester son récent tweet polémique lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv, appelant à «ne pas oublier ces crimes, aujourd'hui plus que jamais, avec un président de la République qui rend honneur à Pétain et 89 députés RN».

Quand on peut obtenir quelque chose pour les concitoyens, on vote pour

L’échange de tirs vocaux s’est poursuivi le 19 juillet, l'Insoumis Matthias Tavel accusant le RN de «voler au secours» de la majorité sur la prime Macron, un dispositif «anti-salaire et anti Sécurité sociale» selon lui. Ce proche de Jean-Luc Mélenchon a visé directement Marine Le Pen, «bien au chaud dans son lit du château de Montretout», le domaine familial à Saint-Cloud. Des «propos indigents et vulgaires», s'est aussitôt indignée Marine Le Pen. «Il faut arrêter d'être gamin et mûrir. Quand on peut obtenir quelque chose pour les concitoyens, on vote pour», a complété le député RN Kévin Mauvieux. Cette stratégie pragmatique a été confirmée par Marine Le Pen, qui a appelé les oppositions à «travailler ensemble pour imposer des compromis à Emmanuel Macron», tout en annonçant que le groupe RN voterait une série de propositions du gouvernement, afin d'obtenir des améliorations immédiates pour le pouvoir d'achat des Français.

Finalement, les députés ont adopté par 327 voix contre 119 l'article 1er du texte, permettant aux employeurs de verser jusqu'au 31 décembre 2023 une prime exceptionnelle d'un montant maximal de 3 000 euros (ou 6 000 euros en cas d'accord d'intéressement), exonérée d'impôt sur le revenu et de cotisations et contributions sociales, pour les salariés dont le revenu équivaut à moins de trois fois la valeur du Smic. Dans la soirée du 19 juillet, l'Assemblée nationale a également voté la facilitation des dispositifs d'intéressement en entreprise, afin de les développer dans les PME de moins de 50 salariés.

Par ailleurs, les députés du RN ont soutenu un amendement de François Ruffin visant à interdire les exonérations pour les entreprises qui ont des filiales dans des paradis fiscaux. «Nous voterons ce qui nous semble être un amendement de bon sens. Je ne sais pas comment on peut refuser une mesure dont le seul objectif est de s’opposer à la fraude fiscale : c’est surréaliste», a expliqué le député RN Jean-Philippe Tanguy, après l’avis défavorable du gouvernement sur ce point. Comme le relève Le Figaro, des cris «Les extrêmes se rejoignent !» ont été entendus dans les rangs de la majorité.

Nous n'avons jamais dit que nous voulons faire des compromis avec vous

La majorité s'est retrouvée de fait, pendant une partie des échanges, spectatrice de l'affrontement entre les oppositions. «Chacun essaie de se mettre en valeur» et «renvoie à sa propre campagne qu'il a perdue d'ailleurs, on tourne en rond», a ainsi jugé Eric Woerth sur LCP. Au cours des échanges avec la Nupes, Christine Le Nabour, députée Renaissance d'Ile-et-Vilaine, a d'ailleurs fait une mise au point en réponse à Sandra Regol, députée écologiste de Strasbourg qui invitait la majorité à faire des concessions en acceptant une partie des propositions de l'opposition. «Nous n'avons jamais dit que nous voulons faire des compromis avec vous», a-t-elle lancé, en évoquant à la fois «l'extrême-gauche» et «l'extrême-droite». La déclaration a déclenché applaudissements moqueurs et protestations sur les bancs de la gauche, amenant la députée, soutenue par la présidente de séance, à réclamer fermement le silence.

Des propos qui contredisent en tout cas la volonté de rechercher des compromis affichée par le Premier ministre Elisabeth Borne lors de son discours de politique générale le 6 juillet : elle avait alors mis en avant une méthode basée sur la «concertation» sur chacun des sujets, notamment sur la réforme des retraites, et s'était dite persuadée que l'ensemble des forces politiques avait la volonté de se retrouver «autour de valeurs et d'objectifs communs».

Accord possible avec les Républicains

Cette recherche de consensus paraît cependant envisageable avec les élus Les Républicains au sujet du prix du carburant. «Un accord va se faire avec LR», mais il y a encore des changements «toutes les deux heures», selon une source au sein de l'exécutif contactée par l'AFP. L'idée serait de prolonger la ristourne actuelle de 18 centimes sur le litre de carburant en l'augmentant un peu mais en renonçant à l'indemnité carburant pour les travailleurs modestes et les gros rouleurs. Les entreprises pourraient aussi aider les salariés «en relais de la ristourne», selon l'une des sources contactées par l'AFP. 

Les discussions se font désormais au niveau d'Elisabeth Borne, ont précisé à l'AFP des sources gouvernementales. La députée LR Véronique Louwagie a quant à elle affirmé à l'AFP que LR avait un «désaccord sur une mesure ciblée» (l'indemnité gros rouleurs) et demandait «une mesure générale de soutien», dont le montant serait actuellement débattu. Le gouvernement a déjà prolongé la ristourne sur les carburants jusqu'à la fin de l'été et devait ensuite la remplacer progressivement par une indemnité carburant pour les travailleurs à revenus modestes et les gros rouleurs. Cette indemnité devait être mise en place à compter du 1er octobre.