«C'est du colonialisme 2.0» : des agriculteurs ougandais saisissent la justice britannique pour bloquer un oléoduc soutenu par TotalEnergies
© Hajarah Nalwadda Source: Gettyimages.ruQuatre agriculteurs ougandais ont saisi la Haute Cour britannique pour tenter d’empêcher la mise en service de l’oléoduc est-africain EACOP, soutenu majoritairement par TotalEnergies. Ils demandent l’application du droit ougandais à la société britannique chargée du projet, dénonçant des atteintes à leurs droits environnementaux et fonciers.
Un groupe de quatre agriculteurs ougandais a déposé, le 7 juillet, une plainte devant la Haute Cour britannique contre l’opérateur de l’oléoduc est-africain EACOP. Long de 1 443 km et estimé à 5,6 milliards de dollars, ce pipeline doit relier les champs pétrolifères du lac Albert, en Ouganda, au port tanzanien de Tanga, afin d’exporter le brut vers les marchés internationaux.
Les plaignants demandent une injonction susceptible d’empêcher la mise en service de l’oléoduc. Ils affirment que le projet porte atteinte à leurs droits environnementaux, à leurs terres et aux écosystèmes locaux. Selon le cabinet londonien Leigh Day, qui porte l’affaire, le recours vise à obtenir des réparations pouvant remettre en cause la viabilité commerciale du projet, notamment en bloquant le transport du pétrole par le pipeline. L’ONG Avaaz a, de son côté, lancé une campagne de financement participatif pour soutenir cette action.
Une affaire plaidée selon le droit ougandais
Les agriculteurs demandent à la justice britannique d’appliquer le droit constitutionnel, environnemental et climatique ougandais à EACOP Ltd., société enregistrée au Royaume-Uni et chargée du développement, de la construction et de l’exploitation de l’oléoduc. Matthew Renshaw, associé du cabinet Leigh Day, a expliqué que l’affaire serait instruite en Angleterre, mais plaidée selon le droit ougandais.
Le cadre juridique ougandais permet, selon les plaignants, de demander réparation lorsque les activités d’une entreprise menacent les efforts d’atténuation ou d’adaptation au changement climatique. « Notre terre, c’est notre vie. Sans elle, nous n’avons nulle part où aller. Actuellement, nos communautés n’ont pas accès à l’eau potable », a déclaré Samuel Abedilembe, un agriculteur affirmant avoir perdu 42 % de ses terres à cause du projet, selon le média local Independent Uganda.
TotalEnergies, actionnaire majoritaire d’EACOP
L’oléoduc EACOP est présenté comme le plus long pipeline chauffé au monde. EACOP Ltd. est une société à vocation spécifique dont TotalEnergies détient 62 % des parts. La Compagnie nationale pétrolière ougandaise et la Société de développement pétrolier de Tanzanie en possèdent chacune 15 %, tandis que les 8 % restants sont détenus par la China National Offshore Oil Corporation. L’oléoduc doit permettre de transporter jusqu’à 246 000 barils de pétrole brut par jour.
Le projet fait depuis plusieurs années l’objet de critiques de la part d’organisations environnementales et de défense des droits humains. Des ONG affirment que plus de 100 000 personnes pourraient être affectées ou déplacées par l’achèvement de l’oléoduc. TotalEnergies affirme, pour sa part, avoir mis en œuvre des plans d’action destinés à protéger les communautés locales et la biodiversité.
En réaction à cette nouvelle procédure, l’African Energy Chamber, organisation défendant les intérêts énergétiques du continent, a dénoncé une manœuvre judiciaire soutenue par des puissances étrangères contre un projet stratégique africain. « C’est du colonialisme 2.0 […]. Les tribunaux britanniques ne devraient pas décider de l’avenir énergétique de l’Ouganda. Ce sont les Ougandais qui devraient en décider », a déclaré NJ Ayuk, président exécutif de l’AEC et directeur du cabinet Centurion Law Group.