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«La France a plié face à l'Allemagne» : un savoir-faire spatial sur le point de s'envoler outre-Rhin

L'Allemagne a obtenu une réorganisation industrielle d'ArianeGroup qui s'apprête à délocaliser en Bavière une partie de son activité stratégique de Normandie. L'entreprise a par ailleurs annoncé des suppressions de postes dans les deux pays.

Invoquant la nécessité de respecter un récent accord franco-allemand sur le financement de son dernier modèle de lanceur spatial, la direction d'ArianeGroup a confirmé le 23 septembre à ses partenaires sociaux son intention de délocaliser outre-Rhin la production du moteur Vinci, qui doit équiper l'étage supérieur de la fusée Ariane 6. En outre, insistant sur le besoin d’accroître la compétitivité de l'entreprise, la direction a également expliqué aux syndicats qu'elle entendait supprimer 600 postes au sein du groupe, dans le cadre d'un plan de départs volontaires qui pourrait être enclenché dès le début du mois d'octobre.

La France prête à débourser 40 millions d'euros pour accompagner une délocalisation vers l'Allemagne

Après une année de tractations entre Paris et Berlin pour s'entendre sur la façon de préserver l'avenir d'Ariane 6, tout en ouvrant le marché des petits lanceurs à la concurrence, un accord bilatéral a été signé le 21 juillet. Dans le cadre de celui-ci, Berlin a obtenu, en contrepartie de financements concédés pour le développement du lanceur spatial (dont la mise en service accuse un sérieux retard), une réorganisation industrielle d'ArianeGroup, permettant à l'Allemagne d'acquérir de nouvelles technologies jusqu'alors développées par la France. Conformément à cette réorganisation, la direction de l'entreprise a en effet officiellement dévoilé ce 23 septembre aux syndicats son projet de délocaliser en Bavière la production de Vinci, un moteur-fusée à propulsion liquide d'environ 18 tonnes de poussée, dont la conduite des travaux se déroule jusqu'à présent sur le site de Vernon, dans l'Eure.

On développe une technologie depuis plus de 50 ans, à l'aide de fonds publics, et l'Allemagne la récupère pour des raisons géopolitiques

«La France a plié face à l'Allemagne, le site de Vernon qui développe actuellement le moteur Vinci est le numéro un européen en matière de propulsion liquide avec de l'hydrogène. On développe une technologie depuis plus de 50 ans, à l'aide de fonds publics, et l'Allemagne la récupère pour des raisons géopolitiques», résume pour RT France Pierre Giacomini, délégué syndical CGT, troisième organisation représentative dans l'entreprise. «On coupe la branche sur laquelle on est assis. La France, seul pays d'Europe à être capable de construire un lanceur en entier, perd un pilier de son industrie», estime encore ce technicien de fabrication qui s'inquiète pour le futur de la filière spatiale française enracinée depuis plusieurs décennies sur le territoire.

«Ce processus durera plusieurs années et s'accompagne d'une enveloppe supplémentaire du gouvernement français de 40 millions d'euros pour Vernon afin de sécuriser les compétences, les moyens de production et la poursuite d'essais», a de son côté assuré devant quelque 170 hauts responsables de l'entreprise le PDG d'ArianeGroup, André-Hubert Roussel, cité le 22 septembre par le magazine Challenges.

Néanmoins, le fait que la France soutienne cette opération à hauteur de 40 millions d'euros ne semble pas rassurer les partenaires sociaux, au contraire. «Vernon perdra 40 000 heures de travail annuel», prévoit par exemple Philippe Géry de la CFE-CGC, cité le 23 septembre par l'AFP. Et le syndicaliste d'exprimer ses inquiétudes concernant l'avenir du site français, redoutant par exemple que l'Allemagne puisse par la suite réclamer la production du futur moteur réutilisable Prometheus, actuellement en phase de conception. «Ce serait la fin de l’usine de Vernon à plus long terme», a-t-il confié à l'agence de presse.

600 suppressions de postes à venir

«Nous avons annoncé un plan d'adaptation des effectifs d'un maximum de 600 personnes qui concerne la France et l'Allemagne», a par ailleurs fait savoir Florence Gallois, directrice des ressources humaines d'ArianeGroup, citée le 23 septembre par l'AFP qui décrit un plan visant à «redonner de la compétitivité et réduire les coûts du [groupe] face à la féroce concurrence de l'américain SpaceX et ses lanceurs réutilisables». 

Quand il s'est adressé le 22 septembre aux hauts cadres de son entreprise, le patron d'ArianeGroup n'a pour sa part pas manqué d'inscrire cette réduction d'effectifs dans un projet de restructuration auquel s'est engagé le groupe au niveau européen. Lors de son discours, André-Hubert Roussel s'est en effet réjoui d'une résolution publiée en août par l'agence spatiale européenne (ESA), garantissant à Ariane 6 «un minimum de quatre lancements institutionnels, un prix commun pour les Etats membres et les institutions européennes, et une nouvelle ligne budgétaire», permettant d'atteindre «une cadence de 7 lancements par an».

Interrogé à ce sujet par RT France, Pierre Giacomini estime que les suppressions de postes à venir correspondent en effet à «une contrepartie» en échange de soutiens institutionnels et de financements annoncés au niveau de l'Europe. Le syndicaliste rapporte par exemple qu'ArianeGroup entend bénéficier d'une enveloppe annuelle de 140 millions d'euros pendant six ans à l'issue d'une décision qui devrait être actée fin 2022 par les pays membres de l'ESA en réunion interministérielle.

«On ne prend pas en compte l'avenir, diminuer les effectifs c'est perdre des compétences», déplore aujourd'hui Pierre Giacomini après avoir participé à la réunion en comité central lors de laquelle la direction a fait ses dernières annonces. Attaché à conserver le savoir-faire français dans une filière dont il souligne les enjeux stratégiques, ce technicien de fabrication insiste : «On est des artisans de l'espace, ici une compétence peut être détenue par quatre ou cinq salariés.» Le syndicaliste redoute par ailleurs un recours de plus en plus répandu à la sous-traitance, procédé qui permet parfois de réduire rapidement certains coûts pour l'entreprise. Pierre Giacomini estime qu'il est insensé de considérer le spatial national à court ou moyen terme. «On sait que cette industrie est stratégique pour le pays, si demain on n'a plus de lanceurs et qu'on n'est plus capable de maîtriser la mise en place de nos propres constellations, on se dirige vers une dépendance à des puissances étrangères», déplore-t-il.

En tout état de cause, la volonté de l'entreprise de procéder à une importante réduction de ses effectifs ne date pas d'hier. En novembre 2018 déjà, la presse spécialisée faisait état de l'ambition de l'entreprise de supprimer quelque 2 300 postes à horizon 2022.

Un premier lancement d'Ariane 6 envisagé fin 2022

Pour rappel, ArianeGroup est une co-entreprise détenue à parts égales par Airbus et Safran. Le plus gros de son activité porte actuellement sur la conduite opérationnelle des travaux pour la fusée Ariane 6 dont le premier lancement, retardé pour de multiples facteurs techniques – officiellement imputés à la crise sanitaire –, est envisagé à horizon fin 2022 afin de remplacer sa sœur aînée, Ariane 5.

L'avenir du lanceur spatial se heurte toutefois à un pessimisme grandissant. En 2019 déjà, la Cour des comptes dressait un triste bilan de la future fusée européenne, pour laquelle elle avait entre autres estimé que «le modèle économique présent[ait] des risques», notamment face au développement de matériel spatial réutilisable constaté outre-Atlantique où SpaceX, l'entreprise d'Elon Musk, bénéficie désormais de juteux contrats auprès de la NASA. «Avec un coût de lancement estimé à l’origine à 80 millions d’euros pour un satellite, là où SpaceX a cassé les prix à moins de 50 millions de dollars, la vie commerciale d’Ariane 6 semble mal engagée», analyse encore aujourd'hui le journal Libération.

Il est à noter qu'ArianeGroup est par ailleurs à la maîtrise d’œuvre du M51, un missile balistique stratégique dont l'ogive, qui peut contenir jusqu'à 10 têtes nucléaires, participe activement à la force de dissuasion française.

Fabien Rives