International

Angela Merkel et plusieurs responsables français ont été espionnés par la NSA grâce au Danemark

L'agence de renseignement américaine, épinglée par Edward Snowden il y a plusieurs années, a espionné en partenariat avec le renseignement danois des parlementaires et hauts responsables allemands, français, norvégiens et suédois.

La National security agency (NSA), l’agence de renseignement américaine, a utilisé les systèmes de surveillance électronique danois pour espionner entre 2012 et 2014 plusieurs parlementaires et hauts fonctionnaires allemands, français, norvégiens et suédois, dont la chancelière Angela Merkel. C'est ce qui ressort d'une enquête publiée par la télévision publique danoise DR le 30 mai, basée sur un rapport interne confirmé par plusieurs sources.

En effet, selon DR, dans le cadre d'un accord avec les services de renseignement militaire danois Forsvarets efterretningstjeneste (FE), la NSA a pu se brancher sur des câbles de télécommunications hébergés dans le pays nordique, où se trouvent plusieurs stations d'accueil de câbles internet sous-marins à destination et en provenance de la Suède, de la Norvège, de l'Allemagne, des Pays-Bas et du Royaume-Uni.

Politiquement, je considère que c'est un scandale

Outre Angela Merkel, des figures allemandes comme l'ancien ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, aujourd'hui président de la République fédérale, et l'ancien chef de l'opposition Peer Steinbrück ont été surveillées par ce biais. La NSA avait accès aux SMS, appels téléphoniques et navigation internet des personnes concernées, incluant les services de messagerie, toujours selon DR. Les noms des élus français espionnés n'ont pas pu être confirmés par le média.

Les révélations de la télévision danoise sont issues d'une enquête interne de mai 2015 du service danois de renseignement de défense sur le rôle de la NSA dans le partenariat, explique DR, qui cite neuf sources anonymes ayant eu accès à des informations classifiées de FE, et précise que ces révélations ont été confirmées par plusieurs autres sources.

Les pays concernés réclament des comptes

Réagissant à ces accusations d'espionnage à l'issue d'un conseil des ministres franco-allemand, le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont appelé les Etats-Unis et le Danemark à s'expliquer sur ces agissements. «Ce n'est pas acceptable entre alliés, encore moins entre alliés et partenaires européens», a déclaré le président français dont la chancelière a aussitôt approuvé les propos.

Le ministre suédois de la Défense Peter Hultqvist a de son côté déclaré sur les antennes de la télévision publique suédoise (Sveriges television, SVT) qu'il «exigeait des informations complètes» sur le dossier. Et le ministre norvégien de la Défense Frank Bakke-Jensen a assuré à la chaîne publique Norsk rikskringkasting (NRK) qu'il prenait les informations de DR au sérieux.

«Il est grotesque que des services de renseignement amis interceptent et espionnent effectivement les principaux représentants d'autres pays. Politiquement, je considère que c'est un scandale», a réagi Peer Steinbrück pour la chaîne de télévision allemande Das Erste.

Cité par l'AFP, Clément Beaune, secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes a pour sa part dénoncé une affaire «extrêmement grave», tout en appelant à «vérifier» les faits. «C'est extrêmement grave, il faut vérifier si nos partenaires de l'UE, Danois, ont commis des erreurs ou des fautes dans leur coopération avec les services américains |...]. Et puis du côté américain, voir si en effet, il y a eu [...] l'écoute, l'espionnage de responsables politiques», a-t-il déclaré ce 31 mai sur France Info, n'écartant pas l'idée d'«en tirer les conséquences en termes de coopération» avec Washington.

«On est pas dans un monde de bisounours, donc ce genre de comportements malheureusement peut arriver, on va le vérifier», a encore commenté le responsable français.

Du côté des mis en cause, ni la NSA ni FE n'ont pour l'instant commenté ces révélations, mais la ministre danoise de la Défense Trine Bramsen, qui a été nommée en juin 2019, a été informée de cette affaire en août 2020, selon DR, auprès de qui elle a affirmé que «l'écoute systématique de proches alliés est inacceptable». 

Une enquête interne à la suite des révélations de Snowden

En novembre 2020, DR avait déjà rapporté que les Etats-Unis avaient utilisé les câbles danois pour espionner les industries de défense danoise et européenne de 2012 à 2015. La NSA avait notamment participé à l'installation, sur l’île d’Amager au sud de Copenhague, d'un centre de stockage des données extraites de ces câbles.

Ce partenariat avec les services danois avait pour cadre les accords passés par la NSA avec ce qu'elle qualifiait de «partenaires tiers» : elle fournissait la technologie de surveillance à un pays allié en échange d'un accès partagé aux données récoltées. L'agence américaine filtrait les contenus qui l'intéressaient au moyen de mots-clés dans le flux des communications interceptées. Ce système avait été révélé en 2013 par le lanceur d'alerte Edward Snowden, aujourd'hui réfugié en Russie. Selon cet ancien analyste de la NSA, l'agence entretenait cinq partenariats de ce type.

L'enquête interne des services danois que le média DR a révélée avait justement été lancée en 2014 à la suite des révélations de Snowden, qui avait mis en lumière l'existence, sous la présidence de Barack Obama, d'un système de surveillance mondiale des communications et d'internet par la NSA, visant notamment les Allemands et le téléphone portable de la chancelière, en particulier par le biais de l'ambassade américaine à Berlin. Dans la foulée, l'ancien président américain Obama avait promis que la NSA renoncerait à l'espionnage d'alliés des Etats-Unis. 

Réagissant à ces nouvelles révélations, le lanceur d'alerte américain Edward Snowden a souligné le rôle joué selon lui par l'actuel locataire de la Maison blanche Joe Biden dans ces scandales à répétition. Ainsi, celui qui était vice-président des Etats-Unis à l'époque des premières révélations d'Edward Snowden aurait été selon lui «profondément impliqué [...] la première fois». «Biden est bien préparé à répondre là-dessus quand il visitera l'Europe», a-t-il commenté le 30 mai sur Twitter.