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Révélations d'espionnage : «Le procès d'UC Global remet en question l'extradition d'Assange»

Les révélations du procès de la société espagnole accusée d'espionnage d'Assange au profit des Américains, se poursuivent. Pour Guillaume Long, interrogé par RT France, elles devraient avoir un impact sur le procès d'extradition.

Digne d'un film d'espionnage, la vie de Julian Assange continue de déployer son lot d'intrigues. Les dernières révélations mettent en lumière les méthodes employées contre le lanceur d'alerte en vue de l'espionner. Pour Guillaume Long, ex-ministre équatorien des Affaires étrangères, interrogé par RT France, elles devraient impacter le procès en extradition vers les Etats-Unis qui se tient actuellement en Grande-Bretagne.

A la suite d'une plainte de Julian Assange, une enquête a été ouverte en été 2019 visant l'Espagnol David Morales et sa société de sécurité Undercover Global (UC Global), accusés d'avoir espionné durant des années le fondateur de WikiLeaks à l'ambassade d'Equateur à Londres. Cette enquête avait déjà révélé que la société espagnole s'était permise d'agir avec zèle pour le compte des autorités américaines. Grâce à une enquête journalistique de Max Blumenthal pour son site d'information The Grayzone, relayée par WikiLeaks sur son compte Twitter, nous apprenons cette fois la manière donc UC Global aurait participé à faire échouer un plan pour faire sortir Julian Assange de l'ambassade d'Equateur, élaboré de concert par son équipe juridique et le gouvernement équatorien de Lenin Moreno – avant que celui-ci ne lâche finalement Julian Assange.

Une caméra pour l’Equateur, une autre pour «le client américain»

L'enquête de The Grayzone révèle qu'en décembre 2017, le fondateur de WikiLeaks et ses avocats auraient élaboré un plan de sortie de l’ambassade d'Equateur où il était réfugié depuis 2012.

Quand Lenin Moreno est arrivé au pouvoir en Equateur à partir du 24 mai 2017, son gouvernement aurait envisagé, dans un premier temps, de faire en sorte que Julian Assange soit nommé diplomate équatorien auprès d'un gouvernement ami comme la Bolivie ou la Serbie, afin de lui garantir l’immunité diplomatique en vertu des protections accordées par la Convention de Vienne. Le dernier volet de ce plan aurait reposé sur la coopération de Rommy Vallejo, chef du Senain, le service de renseignement équatorien, qui était l'interlocuteur et l'employeur de David Morales, lui-même patron d'UC Global. Selon les informations de l'enquête espagnole obtenues par The Grayzone, Rommy Vallejo serait arrivé à l’ambassade le 20 décembre 2017, cinq jours avant la date de sortie prévue d'Assange, le 25 décembre. Ce que le chef des renseignements équatoriens ignorait à ce moment-là, selon ces informations, c'est que David Morales qui était censé travailler pour lui, travaillait surtout pour ses «amis américains», comme il se plaisait à le dire à ses employés. «C’était la dernière étape», a déclaré à The Grayzone Aito Martinez, un des avocats espagnols de Julian Assange, à propos de la visite du chef du Senain à Londres. «[Vallejo] allait parler avec Julian [Assange] des derniers détails pour quitter l’ambassade et organiser un véhicule diplomatique. Mais on sait maintenant, après avoir vérifié tous les dossiers et les e-mails [d'UC Global], que lorsqu’il a rendu visite à Julian, Morales a dit [à son équipe] de tout enregistrer, d’explorer toutes les caméras et de prendre toutes les données de tous les téléphones portables», détaille l'avocat. L’équipe d’UC Global aurait également procédé à la pénétration des téléphones de Rommy Vallejo et à la saisie des codes de ses appareils portables.

Les autorités américaines obtiennent rapidement l'information

Une source anonyme, citée par The Grayzone, impliquée dans le projet d’accorder l’immunité diplomatique à Julian Assange, révèle les pressions exercées par Todd Chapman, l’ambassadeur américain en Equateur. Le diplomate aurait mis en garde le gouvernement de Lenin Moreno contre toute tentative d'exfiltrer Assange de l'ambassade. 

La même source a également déclaré à The Grayzone qu'un fonctionnaire équatorien impliqué dans la conception de la stratégie de libération d’Assange avait été agressé dans son véhicule officiel à Quito. Il se serait agit d'hommes armés et masqués, qui auraient volé au fonctionnaire son ordinateur portable contenant les informations détaillées sur le plan visant à faire sortir légalement Julian Assange de l’ambassade. Selon The Grayzone, ce vol présumé corroborerait des aveux d'un ancien employé d’UC Global devant le tribunal espagnol. A savoir : que David Morales avait mentionné le fait que «les Américains étaient désespérés» qu'il puisse être mis fin à la présence de Julian Assange dans l’ambassade. Ainsi, ils auraient opté pour des moyens plus radicaux et auraient proposé «d’activer des mesures plus extrêmes contre lui», y compris «la possibilité de laisser la porte de la mission diplomatique ouverte, en arguant que c’était une erreur accidentelle, pour permettre l’entrée et l’enlèvement du réfugié, ou même la possibilité d’empoisonner Assange», toujours selon les affirmations de l'ancien employé d'UC Global.

Et ce n'est pas tout. Hasard du calendrier, le 21 décembre 2017, au lendemain de la rencontre de Julian Assange avec le chef du Senain, les procureurs américains ont secrètement déposé des accusations contre le fondateur de WikiLeaks devant le tribunal fédéral d’Alexandrie, en Virginie. Julian Assange y est accusé d'avoir tenté d'aider Chelsea Manning, un analyste du renseignement de l'armée américaine qui deviendra lanceur d'alerte, à déchiffrer un mot de passe crypté pour pirater un ordinateur du Pentagone et voler des documents classifiés. 

A deux pas du siège de la CIA en Virginie

Du fait de ces révélations et documents versés à l'enquête espagnole, David Morales est accusé depuis octobre 2019 de violation de la vie privée d’Assange, de violation des privilèges de la relation avocat-client, ainsi que de blanchiment d’argent et de corruption. Cette enquête permettra peut-être d’établir le rôle du gouvernement américain dans l’orientation de la campagne d’espionnage d’UC Global et de révéler comment cette entreprise espagnole basée à Jerez de la Frontera (Andalousie), a trompé le gouvernement équatorien au profit de ceux que Morales appelait les «amis américains».

En outre, alors qu’UC Global n’a eu aucun contrat connu avec quelque société que ce soit en Virginie, aux Etats-Unis, des documents judiciaires obtenus par The Grayzone établissent que David Morales aurait envoyé des courriels cryptés à partir d’une adresse IP située dans la ville d'Alexandria, Virginie. Il aurait aussi payé les factures d’un hôtel pendant les huit jours suivants, dans cette ville. Alexandria, ville située non loin de Langley, où se trouve le siège de la CIA.

Les Equatoriens ne savaient rien du rôle d'agent double de Morales

Pour contenter «ses amis américains», en modifiant les caméras de l'ambassade équatorienne pour qu’elles puissent être exploitéesde l’extérieur, et en les équipant de micros cachés, David Morales aurait mis en place un mécanisme permettant d’espionner les conversations privées d’Assange avec ses amis et ses avocats. Il aurait également pris des mesures pour transmettre les images à un serveur de stockage extérieur séparé, faisant en sorte que l'opération soit indétectable par le Senain équatorien.

Ce qu'on vient de découvrir est absolument révoltant, ahurissant, c'est une atteinte très grave contre la souveraineté de l'Etat équatorien sur son territoire

Contacté par RT France, Guillaume Long, ministre des Affaires étrangères de l'Equateur sous la présidence de Rafael Correa, qui a été le premier à dénoncer l'espionnage dont était victime l'ambassade d'Equateur à Londres en 2016, a commenté ces nouvelles révélations qu'il juge scandaleuses. «Si on était bien conscients d'être espionnés dans notre ambassade depuis qu'Assange y était, on ne connaissait pas tous les détails de cet espionnage», explique-t-il. «Ce qu'on vient de découvrir [grâce aux éléments de l'enquête espagnole] est absolument révoltant, ahurissant, c'est une atteinte très grave contre la souveraineté de l'Etat équatorien sur son territoire et une atteinte au droit international», s'offusque-t-il. Pour Guillaume Long, les récentes découvertes concernant UC Global sont étourdissantes : «Elles révèlent que cette société payée par l'Etat équatorien pour garantir la sécurité de notre mission diplomatique, ne travaillait en fait pas pour son employeur, avec qui elle avait une relation contractuelle, mais pour les Etats-Unis et que les nombreuses caméras qui filmaient et enregistraient tout ce qui se passait à l'intérieur de l'ambassade étaient diffusées en temps réel aux Etats-Unis.»

«Le procès d'UC Global remet en question toute extradition d'Assange»

L'ancien chef de la diplomatie équatorienne se souvient de l'espionnage massif qui a toujours entouré l'ambassade équatorienne. «C'était une atmosphère très oppressante, pour Julian Assange en premier lieu, mais elle pesait aussi sur nos diplomates, dont certains ont subi des séquelles psychologiques assez lourdes suite à ce harcèlement permanent», déplore Guillaume Long. «On était comme assiégés. Passer un appel à l'intérieur de notre ambassade relevait du défi impossible. Nos téléphones et appareils se connectaient sans arrêt, de manière intempestive, à toute sorte de réseaux inconnus. On savait qu'on avait affaire à un niveau d'espionnage et d'intervention électronique assez poussés», raconte-t-il à RT France. Mais pour l'ancien diplomate, le gouvernement équatorien ignorait tout des activités américaines d'UC Global. «Evidemment, si on avait su, on aurait mis fin à ce contrat. D'ailleurs, l'article de Max Blumenthal est assez clair : tout était fait pour que les Equatoriens ne se rendent pas compte que David Morales travaillait pour les Etats-Unis», rappelle-t-il.

Si ceux qui amènent Assange devant les tribunaux sont les mêmes qui le persécutent, cela mine toute leur argumentation de neutralité inhérente à la démarche juridique

Pour Guillaume Long, cet espionnage extrême et les nouvelles révélations concernant les méthodes d'UC Global devraient «remettre en question» une potentielle extradition du lanceur d'alerte par la Grande-Bretagne vers les Etats-Unis, car cela reviendrait à livrer une personne persécutée à l'Etat qui la persécute. «Si on espionne quelqu'un avec cette intensité pendant de nombreuses années, cela participe d'une persécution et donc l'extradition ne doit pas avoir lieu», juge Guillaume Long pour qui le procès d'UC Global devrait avoir un «énorme impact» sur le procès d'extradition qui se déroule au Royaume-Uni. «Si ceux qui amènent Assange devant les tribunaux sont les mêmes qui le persécutent, cela mine toute leur argumentation de neutralité inhérente à la démarche juridique», estime-t-il.

La collaboration de Lenin Moreno avec les Américains 

Pour Julian Assange, l'arrivée au pouvoir en Equateur de Lenin Moreno a été fatale. Si le gouvernement de celui-ci, a, dans un premier temps envisagé une solution allant dans l'intérêt du lanceur d'alerte, cet engagement n'a pas duré.

Si l'Equateur avait maintenu l'asile, Assange ne serait pas en train de croupir dans une prison de haute sécurité

En effet, un an après son élection, Lenin Moreno, a commencé à prendre ses distances avec le réfugié politique jusqu'à finir par lui retirer le droit d'asile et la citoyenneté équatorienne qu'il lui avait lui-même accordée. «A ma connaissance, Julian Assange est le seul citoyen de l'histoire de l'Equateur à qui l'on a retiré sa nationalité, c'est abominable et anticonstitutionnel», déclare Guillaume Long qui rappelle à cet égard que «la déchéance de nationalité, même quand elle est acquise par naturalisation, n'est pas permise par la Constitution équatorienne». Cet ancien ministre des Affaires étrangères avait été nommé représentant permanent de l'Equateur à l'ONU sous Lenin Moreno, mais il a rapidement démissionné de ce poste lorsque le nouveau président a pris un virage «autoritaire» et s'est retourné contre son prédécesseur Rafael Correa, qui l'avait aidé à accéder au pouvoir. De son point de vue, dans l'affaire Assange, le plus grave est d'avoir mis fin à son asile diplomatique. «Nous avons pris la décision d'accorder l'asile à Assange en 2012 sur la base d'une crainte de persécution politique et l'histoire nous a donné raison», rappelle Guillaume Long. «Notre stratégie juridique, politique et diplomatique était basée sur le droit d'asile, élément fondamental du droit international. Elle se voulait durable et rigoureuse et si l'Equateur l'avait maintenue, Assange ne serait pas en train de croupir dans une prison de haute sécurité», regrette l'ex-diplomate. «Tout ce qui s'est passé après a prouvé que l'Equateur [de Correa] avait raison de miser sur le droit d'asile car il y avait un vrai risque d'extradition», ajoute-t-il.

«Je crois que pour l'administration Moreno, il était devenu clair qu'ils allaient chercher un pacte avec les Etats-Unis sur plusieurs dossiers, dont celui de Julian Assange», estime Guillaume Long. Lenin Moreno s'est en effet plié à l'exigence des Etats-Unis de mettre fin à l'asile diplomatique d'Assange et a autorisé son arrestation à l'ambassade le 11 avril 2019.

Julian Assange se trouve actuellement en détention préventive à la prison de haute sécurité de Belmarsh, au Royaume-Uni, en attendant l'issue de son procès d'extradition vers les Etats-Unis, dont le prochain volet vient d'être reporté au mois de septembre, pour cause d'épidémie de coronavirus. Si la demande d'extradition de Washington devait aboutir, Julian Assange risquerait 175 ans de prison. Il est poursuivi en vertu des lois anti-espionnage de 1917 et pour piratage informatique, ainsi que pour avoir diffusé à partir de 2010 plus de 700 000 documents classifiés sur les activités militaires et diplomatiques américaines, dont des crimes de guerre, notamment en Irak et en Afghanistan.

Meriem Laribi